Hamlet : de mal en Py

La dernière production de La Monnaie mettait à l’honneur Hamlet d’Ambroise Thomas. La mise en scène d’Olivier Py est beaucoup plus audacieuse que sa version originale de 1868 destinée surtout à plaire à un public bourgeois du Second Empire. Une réussite.

De prime abord, il paraît évident que l’opéra français ne peut se comparer à celui de ses voisins italien et allemand. De là, à dire qu’il aurait quelque chose de pourri dans l’art lyrique français, il n’y a qu’un pas qu’il ne faudrait surtout pas franchir si l’on songe à Jules Massenet, Gounod, Delibes et naturellement Bizet. Carmen reste, en effet, à ce jour l’une des œuvres les plus jouées du répertoire mondial.

Et Ambroise Thomas dans tout cela ? S’il paraît désormais acquis que son œuvre mérite d’être réévaluée, il ne saurait toutefois se comparer à ses illustres contemporains, fussent-ils français. Son indéniable talent en matières de composition, d’orchestration et sa bonne connaissance des voix manquent de cette transcendance qui marquent les grands compositeurs. N’est ni Verdi, ni Wagner qui veut mais peut-on reprocher à Salieri de ne pas avoir été Mozart ?

Pour reprendre son contemporain, Emmanuel Chabrier, « Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas » dont « la musique n’est ni bonne, ni mauvaise …. mais légère, facile, mélodieuse ». Thomas composa avant tout pour plaire aux bourgeois du Second Empire, amateurs de bel canto et, sans doute, bien davantage encore, de gracieuses ballerines. En cela, on tient Thomas comme le dernier représentant de la longue génération de ces producteurs d’art lyrique qui, pendant un demi-siècle, alimentèrent avec une rapidité et une fécondité infatigable les scènes parisiennes.

En résumé, Thomas n’est pas tombé dans l’oubli sans raison et aujourd’hui… réhabilité, comme en témoigne la toute dernière production de la Monnaie : Hamlet. Certes, l’on pourrait regretter le manque de respect de l’intrigue imaginée par le grand Grand Will. L’opéra prend, en effet, de nombreuses libertés avec le récit original : non seulement Polonius, le père d’Ophélie, n’est pas assassiné par méprise mais apparaît complice du meurtre du Roi, tout comme Gertrude, la Reine. De cette façon, Hamlet apparaît comme innocenté de ses meurtres et de son désir irrépressible de vengeance. L’assassinat du Roi est ici réalité objective.

Enfin, le héros se suicide. Le drame baroque prend un ton romantique, sinon bourgeois. Thomas est un homme résolument ancré dans son temps : celui du Second Empire ; d’où une intrigue savamment revisité selon le goût de l’époque. Adieu, le rêve du génie descendu dans les profondeurs de l’âme humaine. Adieu, le drame puissant qui éclate au milieu de la passion, de la folie et la terreur.

L’Hamlet de Thomas ressortit quelque part de la pièce de boulevard. Si l’on peut regretter ces libertés, l’opéra n’en reste pas moins passionnant. Car l’essentiel de l’opéra est ailleurs, pour être bien moins une intrigue (souvent nulle) qu’un art total, fusionnel, passionnel qui emporte les sens plutôt que l’esprit. Et le moins qu’on puisse dire est que ce point de vue là, l’Hamlet d’Olivier Py est une belle réussite. Tant au niveau de la forme que du fond. Si Thomas a bel et ben trahi Shakespeare, le moins qu’on puisse dire est qu’Olivier Py a trahi Ambroise Thomas. L’intrigue est bien moins bourgeoise que freudienne : son Hamlet tenant bien davantage d’Œdipe que du Comte de Monte Cristo.

S’ajoutent une orchestration et des interprètes hors pairs, une mise en scène servie au mieux par des décors aux effets les plus saisissants. Py est brillamment servi par les éclairages de Bertrand Killy et les décors de Pierre-André Weitz. L’œil constamment mis à contribution. Le travail de scénographe n’est plus ici un métier, mais un art merveilleux. Le château d’Elseneur est plus sombre que jamais, bâti de cette brique brune foncée, tant appréciée des amoureux du Danemark. L’atmosphère danoise est pourrie à souhait. Bref, une mise en scène aussi dynamique qu’astucieuse.

L’opéra n’est pas sans quelques menus défauts : un jeu d’acteurs sans doute un rien trop statique ; un spectre royal -mi catcheur masqué, mi-Spiderman, qui frôle le ridicule. On est loin du saisissant spectre mozartien. Un ballet (presque) final pour le moins dé-féminisé. Les Wilis, ces nymphes qui emportent Ophélie dans les ondes glacées sont, ici, jouées par des danseurs. Il y a un siècle, c’est sûr, ce travestissement aurait provoqué un scandale au sein de l’Opéra de Paris. Mais peut-on faire un Hamlet sans casser les enjeux ?

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