‘Hannah Arendt’ de Margarethe von Trotta

Hannah Arendt. Ce film sur la pensée, qui appelle à la réflexion, éclaire les quatre années tumultueuses durant lesquelles la philosophe inflexible s’est confrontée à Adolf Eichmann, le « bureaucrate zélé ».

1960. Installée dans son salon new-yorkais, dans la société intellectuelle et bourgeoise qu’elle reçoit, établie dans son rôle d’épouse sereine, dans sa chaire de professeur, Hannah Arendt parle ici allemand, teinte là son anglais d’aspérités germaniques. Son intense activité de pensée côtoie les incessantes volutes blanches qui s’échappent de sa bouche et de ses cigarettes constamment plantées au creux de ses doigts. Dans son attitude, dans ses intonations, Hannah Arendt incarne l’intellectuelle par essence, un esprit pensant, exigeant, tranchant.

Sollicitant le célèbre magazine The New Yorker pour couvrir le procès Eichmann en 1961, Hannah Arendt part en Israël comme on s’engage dans un travail de recherche. Spectatrice au premier rang d’un procès hors normes, la philosophe créera, à travers ses articles, un malaise retentissant. Désamorçant la bombe émotionnelle que suscite le procès, elle s’engage dans une froide analyse, privant les lecteurs d’une catharsis attendue. Arendt recadre les faits : ce procès n’est pas celui de l’Histoire, mais celui d’un homme. Et cet homme, responsable de la déportation et de la mort de millions de Juifs, n’est pas un monstre, mais un bureaucrate soumis et discipliné, un fonctionnaire organisé, un homme qui a obéi aux ordres.

La banalité du mal

Mobilisée par cet homme incapable de penser par lui-même, épluchant les milliers de pages du procès, Hannah Arendt se penche sur le phénomène, faisant presque fi des rescapés anéantis ou convulsés à la barre. Dans son monde de liberté de pensée, dans son rejet de la soumission, la philosophe étale, dans sa théorie de la banalité du mal, les conséquences de la médiocrité d’un homme. Mettant de même en cause le rôle des Conseils juifs dans la déportation, induisant aussi ou posant la question de la non-rébellion des Juifs face à l’ennemi, entre théories inattendues et propos déformés, Hannah Arendt, la majorité de ses amis, ses lecteurs et l’opinion entrent dans la tourmente.

A l’heure où les souffrances psychologiques des victimes suintent sans fin, nombreux sont ceux qui ne sont pas en mesure de recevoir ces soufflets glacés, infligés de surcroît par une des « leurs », une femme juive qui portait aux nues la pensée du philosophe allemand Martin Heidegger, son professeur, avec lequel elle avait vécu une romance passionnée avant-guerre, et qui avait adhéré au Parti nazi en 1933… C’en fut trop.

Alors que ses cinq articles sur le sujet, publiés sur une période de deux ans, donnèrent lieu à une grande polémique médiatique, son livre, paru en 1963, tiré de ses chroniques et intitulé Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la Banalité du Mal, lui valut un grand respect. Bien que toujours controversé, cet ouvrage de référence sur la Shoah est considéré comme l’un de ses livres les plus importants. Sans doute, au sortir de la guerre, n’avait-elle pas choisi le bon média, ni le bon moment. Ni la bonne thèse : les travaux des historiens ont par la suite infirmé et démonté l’analyse faite par Hannah Arendt en ce qui concerne la banalité du mal.

Synopsis

Réalisatrice de Rosa Luxembourg (1986), Rosenstrasse (2003) et Vision (2009) -longs métrages controversés-, Margarethe von Trotta a, ici encore, voulu se confronter aux problématiques liées à la réalisation d’un film sur une philosophe : comment regarder et filmer une femme dont l’activité principale est la pensée… Partie à la découverte de la femme qui se cachait derrière Hannah Arendt, Margarethe Von Trotta salue ici un être qui a toujours su rester fidèle à sa propre conception du monde. En opposition aux séquences d’archives qui révèlent la mentalité d’Adolph Eichmann, cet homme, dit-elle « incapable de formuler ne serait-ce qu’une phrase grammaticalement correcte, incapable de penser de façon sensée à ce qu’il faisait et cela transparaissait dans sa façon de parler », la réalisatrice offre à Hannah Arendt une tribune finale, un vibrant plaidoyer qui pourrait résumer le postulat de la philosophe : « Je veux comprendre »…

« Hannah Arendt », de Margarethe von Trotta (1h53, Allemagne-France)

Avec Barbara Sukowa, Axel Milberg et Janet McTeer

Sortie le 24 avril 2013

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