Henri Bartholomeeusen : ‘On rompt enfin avec cette hyprocrisie’

Suite au refus de la Ville de Bruxelles de dispenser une élève du Lycée Jacqmain de suivre un cours (dit) philosophique, la Cour constitutionnelle convoquée par le Conseil d’Etat a rendu sa décision ce 12 mars 2015 : « Les cours de religion ou de morale ne peuvent pas être obligatoires dans l’enseignement public ». Si l’arrêt a reçu chez les représentants religieux une volée de bois vert, le président du Centre d’Action Laïque, Henri Bartholomeeusen, se montre lui très satisfait. Interview.

Quelle est la réaction du CAL face à l’arrêt de la Cour constitutionnelle ?

La laïcité organisée avait dès le départ soutenu cette procédure et ce n’est pas un hasard si les parents qui ont mené cette action à son terme ont aujourd’hui encore ont leurs enfants au cours de morale. Le CAL se réjouit évidemment de cette belle décision. Cela fait depuis 2010 qu’on se bat dans le cadre du CEDEP (Centre d’étude et de défense de l’école publique) pour obtenir le caractère facultatif des cours de morale et de religion. La laïcité qui est une posture humaniste et qui dépend des valeurs universelles et se construit sur l’émancipation par le partage des savoirs, dans l’esprit des lumières et du libre examen, n’est évidemment pas incompatible avec un cours commun où elle serait enseignée à côté du fait religieux. Elle n’a rien à perdre avec la comparaison, c’est même un facteur d’émancipation supplémentaire de permettre à tous les enfants, quelle que soit leur appartenance, de se retrouver ensemble dans un cours qui porterait la question du sens. Je répète sans cesse que la laïcité n’est évidemment pas la neutralité, et c’est un peu là-dessus qu’était basé le recours, en disant que les cours de morale non confessionnelle comme les cours de religions ne sont pas neutres. La laïcité autorise une infinité de philosophies et donc une infinité de morales fondées philosophiquement parlant et sur l’expérience personnelle de l’individu. Il est donc déjà étonnant au départ d’avoir un cours de morale non confessionnelle, comme s’il y en avait qu’une… Je pense que la laïcité dans son principe n’a qu’à gagner dans cette manière de redistribuer les cartes. On peut s’autoriser un cours basé non plus sur la transmission des fois et des idéologies religieuses, mais sur le partage des savoirs, qui est le vrai rôle de l’école selon le CAL. Les laïques ne veulent pas, comme l’a dit Eric de Beukelaer, « renvoyer le cours de religion au Diable », les laïques veulent simplement le sortir de l’école pour le renvoyer à l’église, la synagogue ou la mosquée où il aurait dû rester.

Pourquoi cette décision est-elle intervenue si tard ?

Nous sommes le produit d’une longue histoire qui a opposé le cléricalisme aux libres penseurs qui étaient d’ailleurs au demeurant la plupart du temps des catholiques. On a donc longtemps baigné dans un monde très chrétien, qui s’est ensuite divisé en deux entre les catholiques cléricaux et les catholiques non cléricaux. Et ce n’est que plus tard qu’ont émergé par réaction les libres penseurs, athées et agnostiques. Les catholiques n’ont eu de cesse de se réserver la part du lion dans l’enseignement, et pouvoir enseigner un jour à l’école autre chose que la religion catholique a été reçu comme une conquête. Ce cours était alors porté par des athées, des agnostiques qui ont défendu dans un premier temps le droit de ne pas croire. Au nom de quelque chose de bien plus profond en réalité qui est la laïcité, et qui implique le droit de croire, de changer de religion ou de ne pas croire. A une époque où la modernité a pénétré nos sociétés, on peut considérer aujourd’hui qu’il n’y a pas d’incompatibilité notoire entre le fait pour un individu de nourrir une foi et de se revendiquer comme laïque. C’est un débat dépassé. La foi en tant que telle est une affaire de conviction personnelle, et si elle ne constitue pas un obstacle à l’émancipation des individus, si l’on distingue la foi du savoir, la foi du système politique, la foi de la science, ces notions peuvent coexister sans s’empoisonner mutuellement.

Les cours de religion seront-ils amenés à disparaitre ?

On n’en est pas encore là. Avant l’arrêt de la Cour constitutionnelle, l’accord gouvernemental avait prévu de consacrer à la prochaine rentrée une des deux heures du cours de religion à un nouveau cours commun, à élaborer : étude comparée des religions, du fait religieux, convictionnel, de la philosophie, de la citoyenneté… Tout le monde était conscient, même chez les catholiques, qu’il s’agissait d’une demi-mesure. Cet arrêt clarifie donc un peu le débat et nous incite à aller jusqu’au bout du raisonnement, sans exclure encore le cours de religion ou de morale non confessionnelle. Mais il y a fort à parier que dès l’instant où ces cours seront rendus optionnels, nombre d’élèves n’éprouveront plus le besoin de s’identifier par rapport à une appartenance religieuse ou philosophique. L’école doit être le dernier endroit où l’on oblige les enfants à s’identifier de cette manière-là. Pour un jeune qui démarre dans la vie et qui acquiert à l’école les outils de son autodétermination, de son autonomie intellectuelle, c’est particulièrement grave. Je pense que même les chrétiens en sont conscients. L’article constitutionnel n’est pas soumis à révision, on pourrait donc imaginer dans un premier temps de conserver une heure de religion obligatoire par an, en attendant une modification de la Constitution. Après cette décision, je pense que si l’on est de bonne foi aujourd’hui, ce serait un combat d’arrière-garde que de vouloir imposer un cours dans lequel les individus seront davantage caricaturés pour trouver une satisfaction.

Où se situe la Belgique par rapport à ses voisins ?

On l’a vu en France, ce n’est pas la suppression de ces cours qui empêche les radicalismes, mais la question fondamentale est celle-ci : l’école est-elle le lieu où l’on transmet les traditions, où l’on communique un rapport à la transcendance qui n’est pas construite sur le savoir, l’émancipation ou l’esprit critique ? Un autre problème qui se pose en Belgique par rapport à notre cours de religion, c’est que l’on reste soumis au décret sur la neutralité, avec ce paradoxe que même dans un cours de morale non confessionnelle, il est quasiment impossible pour un professeur de critiquer une idéologie religieuse au motif qu’elle serait une des idéologies religieuses reconnues. Comment expliquer qu’on ait à faire à un véritable enseignement dès lors que l’esprit critique est supprimé ? Comment peut-on de la même manière faire de la philosophie et rester dans la neutralité ? Je suis heureux que l’on rompe enfin avec cette hypocrisie. La laïcité n’est pas la neutralité, c’est un engagement. Il peut arriver que certains ne s’y reconnaissent pas, sans pour autant appartenir à une religion. La liberté religieuse et la liberté de conscience font partie de nos fondements.

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