Henri Kichka et Maxime Steinberg

Le devoir de mémoire d’Henri Kichka

Lorsqu’il témoigne, face à la caméra, pour la Fondation Spielberg (1997), dans Modus Operandi (2008), ou le plus souvent dans les écoles et à Auschwitz, Henri Kichka suscite toujours l’émotion. Il raconte une adolescence perdue dans la nuit des camps pour inciter à la lutte contre toute résurgence de l’antisémitisme et de la haine de l’autre. Henri naît à Saint-Gilles le 14 avril 1926. Son père, Josek, tailleur pour hommes, originaire de Skierniewice (entre Lodz et Varsovie), se fixe en Belgique après la Première Guerre mondiale. Il y épouse Chana Gruszka, de Kaluszyn (shtetl à l’est de Varsovie), arrivée à Bruxelles en 1924. Henri aime conter les petits bonheurs de son enfance : la tendresse qu’il éprouvait pour ses soeurs, Bertha (1927) et Nicha (1933), les dimanches d’été qu’il passait avec son père, vendeur de vêtements au Vieux Marché, et ensuite au Bois de la Cambre pour les pique-niques en famille, de même que le cinéma, les vacances à la mer, l’école, les jeux au parc Duden avec ses copains, sa passion pour le dessin…
Mai 40, les Kichka se réfugient dans le Midi de la France. Enfermés au camp d’Agde, puis transférés à Rivesaltes, ils sont libérés grâce à une tante parisienne et, avec de faux papiers, rentrent à Bruxelles. Eté 42, la machine exterminatrice nazie anéantit cette famille juive polonaise : le 1er août, Bertha est convoquée à Malines. Elle sera assassinée à Auschwitz. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, tout le quartier de la gare du Midi est raflé par les Allemands. Internés à la caserne Dossin avec « tante Esther », les Kichka montent dans le 9e convoi le 10 septembre. A Kozel, on débarque du train tous les hommes de 15 à 55 ans. Esther, Chana et Nicha périront dès leur arrivée à Birkenau. Transféré d’un camp de travail à un autre, puis séparé de Josek, Henri retrouve son père à Blechhammer (près d’Auschwitz), son huitième camp ! Placé le 1er avril 44, sous l’autorité SS, ce Judenlager devient alors « Auschwitz IV » et Henri est tatoué du matricule 177789. Le 21 janvier 1945 commence la marche de la mort de Blechhammer vers Gross-Rosen. Henri assiste à l’agonie de son père durant leur transfert vers Buchenwald. C’est dans ce camp, libéré le 11 avril par les Américains, qu’Henri fête son 19e anniversaire : « J’avais l’entrée du camp et la place d’appel comme décors, entourés de barbelés et de sinistres miradors. Comme invités, les squelettiques rescapés de la Mort, dans leurs sinistres pyjamas masquant leurs maigres corps ».

L’après-guerre et la difficile reconstruction
C’est dans la solitude qu’Henri retrouve Bruxelles le 5 mai 45. Après l’hôpital, près d’un an en sanatorium et un séjour à l’orphelinat de l’AIVG (Aide aux Israélites victimes de la guerre), sans jamais recevoir ni visite, ni soutien matériel, il loue une chambre avec un autre orphelin, devient apprenti maroquinier et se lance dans la vie avec courage et combativité. A l’Union sportive des jeunes Juifs (USJJ), il renoue avec la vie communautaire. Mariés le 9 avril 1949, Lucia Swierczynski et Henri auront quatre enfants : Khana, Michel, Irène et Charly. Henri Kichka deviendra citoyen belge en 1952.
Sa fille Irène se souvient de la vie difficile qu’ils menaient à Seraing au début des années soixante : « Le commerce de vêtements de Papa occupait le rez-de-chaussée d’une petite maison, vétuste et délabrée, qu’on réchauffait tant bien que mal avec un vieux poêle à charbon. Mes frères dormaient au grenier, où l’eau dégoulinait sur les lits lors des grosses pluies. C’était la survie ! Papa parvenait à peine à joindre les deux bouts. Pendant la grande grève de l’hiver 60-61, il ne vendait plus rien, et c’est seulement grâce à son courage et à sa ténacité qu’il parvenait encore à trouver de quoi nous alimenter. Comme Maman avait une mauvaise santé, il faisait la cuisine, les courses… et nous lavait à tour de rôle, dans une grande bassine d’eau. Papa affrontait toutes ces difficultés quotidiennes avec humour et entrain. Blaguant tout le temps, il faisait régner la bonne humeur autour de lui. C’était aussi un artiste ! Au travail, il s’appliquait à dessiner tous les modèles de vêtements qu’il vendait, à faire de belles étiquettes… Il parlait parfois du nazisme, et nous savions qu’il avait perdu toute sa famille dans la guerre, mais il ne nous racontait pas l’histoire de sa survie. Il s’est tu pendant des décennies. C’est lorsqu’il a pris sa retraite et est venu habiter à Bruxelles qu’il a commencé à témoigner ».

Une revanche sur les nazis
Les enfants ont grandi et sont partis pour faire leur vie et fonder une famille. Khana et Michel sont montés en Israël. Les années ont passé. Plus de soixante ans après la disparition de toute sa famille dans la Shoah, c’est avec l’expression d’une joie immense et une fierté évidente qu’Henri nous dit avec emphase : « J’ai aujourd’hui neuf petits-enfants, quatre arrière-petits-enfants en Israël et un cinquième prévu pour la fin février ! ». Heureux patriarche d’une famille nombreuse vivant majoritairement en Israël, il aime souligner qu’il a pris une belle revanche sur les nazis. Passionné de dessin et de peinture, il a plusieurs fois exposé ses oeuvres en noir et blanc, inspirées du monde disparu du Yiddishland ou de la vie juive à Jérusalem, de même que ses peintures ornementales polychromes à symbolique juive. En 2005, il participe, comme nombre d’artistes et personnalités, à l’exposition et au livre célébrant le 10e anniversaire de l’Espace Rabin. Il y a une dizaine d’années, Henri partageait son temps entre le dessin et son devoir de mémoire de la Shoah. Mais aujourd’hui, alors que les derniers témoins de la barbarie nazie disparaissent et que les vieux démons resurgissent, Henri sait qu’il doit se consacrer presque exclusivement au devoir de mémoire, témoigner, raconter la disparition tragique des siens et sa douloureuse survie dans les camps de la mort.
Président de l’Union des déportés juifs de Belgique – filles et fils de la déportation, Micha Eisenstorg souligne avec respect : « Porte-drapeau de l’Union des déportés et membre de 11 associations patriotiques, Henri se consacre 365 jours par an au travail de mémoire. C’est un témoin infatigable dont j’admire la force et l’humour qu’il maintient à travers tous les malheurs de la vie ». Le 19 mai 2006, à l’initiative de l’association « 83rd Thunderbolt Division – Les Chemins de la Liberté », un « Espace Henri Kichka » est inauguré dans un wagon-musée consacré à la déportation, à Bihain, près de Vielsalm. Membre de cette association, Robert Van de Wiele explique l’origine du projet : « Le nom de notre asbl fait référence au sobriquet de la 83e division d’infanterie US, la « Thunderbolt Division », qui était à Omaha Beach le 6 juin 44, puis a combattu à Bihain durant la bataille des Ardennes, et a libéré le KZ Langenstein, un des sous-camps de Buchenwald, le 11 avril 45. J’ai rencontré Henri à « Nuts City », lors du 60e anniversaire de la bataille de Bastogne. Nous avons sympathisé. De fil en aiguille m’est venue l’idée d’installer ici un wagon-musée sur la déportation, montrant l’histoire de ce jeune Juif qui a survécu aux camps de la mort et dont les nazis ont assassiné toute la famille. Il est venu témoigner à plusieurs reprises dans nos écoles. En mars 2008, Henri nous a accompagnés en Normandie et nous y retournerons ensemble cette année pour les commémorations du Débarquement, du 4 au 6 juin ».
Fier d’appartenir à tant d’associations patriotiques et de participer à leurs commémorations, Henri souligne : « Je suis belge ! Je veux que ceux qui viennent aux cérémonies, le 8 mai ou le 11 novembre, voient le Maguen David au sommet de mon drapeau. Lorsque j’ai visité la Normandie, j’ai vu dans les cimetières militaires américains des centaines de tombes ornées du Maguen David et je veux qu’on se souvienne de leur sacrifice ! ».

Une mémoire vivante pour les élèves
Henri rencontre chaque année des milliers de jeunes lorsqu’il témoigne dans les écoles ou à Auschwitz. Joëlle Croes, directrice de l’Institut Sainte-Ursule à Forest, souligne son excellent contact avec le public scolaire : « Henri Kichka témoigne chez nous dans le cadre des cours d’histoire et de citoyenneté. Il sait parler aux jeunes, lier son passé à des questions actuelles qui touchent des adolescents. On aimerait bien qu’il vienne plus souvent dans nos classes. Sa disponibilité est impressionnante, mais son agenda est souvent trop rempli ». Michel Lombard, économe de l’école, avait pris l’initiative d’aller voir Henri pour lui demander s’il voulait bien venir témoigner à Sainte-Ursule : « Son contact avec les élèves est exceptionnel. Je le présente à la classe. Il rentre très vite dans le vif du sujet. Un climat de respect et d’émotion s’installe. Les jeunes boivent ses paroles, émus parfois jusqu’aux larmes. Ce sont des moments poignants. Comme il habite le quartier, il passe souvent à l’école et dépose des photos prises avec les élèves lors de ses témoignages ou nous remet de la documentation sur le génocide ». Ancien élève de l’école, Philippe Stons a été marqué par le témoignage d’Henri : « Il nous racontait la mort de son père et on a réalisé à quel point c’était dur pour lui d’en parler. Soudain, il est sorti un moment de la classe, en s’excusant. Il ne voulait pas montrer ses émotions. Mes grands-parents étaient encore très petits durant la Seconde Guerre mondiale et Monsieur Kichka est le premier à me transmettre une expérience vécue de ce conflit ».
19 janvier 2009, Henri témoigne devant deux classes de 3e à Sainte-Ursule. La salle est comble et les jeunes écoutent, attentifs, intrigués par ce « papy » souriant qui leur conte sa terrible histoire : « Fermez les yeux et imaginez : je vais vous raconter ce que nous avons souffert Papa et moi. Je vais vous expliquer ce que c’était la survie au camp pour de sales Juifs de merde, condamnés à mort ! ». Le réalisme cru de ce témoignage de l’enfer concentrationnaire émeut les écoliers. Poursuivant son témoignage, Henri leur dit en passant : « Dans neuf jours, je ferai mon 42e voyage à Auschwitz, avec Serge Klarsfeld et un groupe d’écoliers français ». Pionnier du combat pour rendre justice aux victimes de la déportation raciale, en France et en Belgique, Serge Klarsfeld loue la force du témoignage et les grandes qualités humaines d’Henri : « Témoin très émouvant, il manifeste toujours une volonté de vivre et un dynamisme stupéfiants, il irradie de bonne humeur. Les jeunes l’apprécient beaucoup ». Députée MR, ex-bourgmestre de Forest, Corinne De Permentier exprime elle aussi toute son estime pour le témoin et l’homme au quotidien : « J’étais devenue sa voisine de palier et je l’ai trouvé si généreux, attentionné, plein d’entrain. Très émouvant aussi lorsqu’il partait tôt le matin, avec son drapeau, les jours de commémorations. Je me suis toujours sentie proche des causes qu’il défend et j’admire son travail de mémoire auprès des jeunes. C’est pour tout cela que je l’avais fait citoyen d’honneur de Forest aux débuts de mon maïorat ».

La naissance d’un best-seller
Caricaturiste renommé, en Israël et en Europe, le fils d’Henri, Michel Kichka, commente le dessin sur lequel il a représenté son père, avec son drapeau et en tenue de prisonnier, à l’entrée d’Auschwitz : « Les témoignages de mon père devant les jeunes qu’il accompagne à Auschwitz sont devenus sa raison d’être, sa mission sur terre, tant qu’il le pourra. Il est devenu connu, et aussi reconnu. C’est pour lui une véritable réhabilitation dans la société des humains. Après avoir été presque déshumanisé, transformé en numéro destiné à l’extermination, après avoir vécu 35 ans dans un non-dit écrasant, il est non seulement incapable de s’arrêter de parler, mais presque incapable de parler d’autre chose. C’est dans les camps de la Mort qu’il reprend confiance en la vie. Les jeunes sont touchés aux larmes par son récit dont il a fait un livre ».
Fin 2000, Irène et son fils Samy lui offrent un « superbe stylo et un gros cahier » pour l’inciter à écrire son histoire. Seize mois plus tard, c’est chose faite ! Paru en 2005, Une adolescence perdue dans la nuit des camps est un vrai best-seller, dont l’éditeur, Luc Pire, résume le succès : « Deux impressions pour un total de 9.600 exemplaires, dont 7.400 déjà vendus ! Malgré la faiblesse du marché du livre en Belgique francophone, ce livre a très bien marché, dès sa sortie, pour le plus grand plaisir de son auteur et de son éditeur ! Le dynamisme d’Henri y est pour beaucoup. Quand Henri et Irène sont venus me voir avec le manuscrit, j’ai tout de suite été touché par son histoire exceptionnelle et par sa volonté de combattre l’antisémitisme en continuant à témoigner. Depuis, j’ai appris à le connaître et je suis très honoré qu’il me considère comme un ami ».
David Susskind sait l’intérêt du public pour l’histoire d’Henri Kichka, ce vieil ami qu’il connaît depuis son retour des camps : « C’est un homme très sensible, qui sait raconter tout ce qu’il a vécu et n’a pas peur d’aborder des sujets difficiles dans les débats, lorsqu’il témoigne devant les jeunes. Il est le témoin exemplaire ! ».

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Maxime Steinberg : Le devoir d’histoire

Ancien enfant caché, enseignant et historien de la déportation des Juifs en Belgique, liant la passion de l’archive à la volonté de donner un visage aux victimes, Maxime Steinberg est depuis trois décennies l’auteur indispensable à toute compréhension de la « Solution finale » dans notre pays.

Le père de Maxime Steinberg, Mendel Sztejnberg, cordonnier, originaire de Kaluszyn (Pologne), était un de ces nombreux jeunes Juifs en révolte contre la tradition. « Dernier né d’une famille de 11 enfants, mon père avait rompu avec sa famille, très jeune, pour oser l’aventure de l’Amérique » raconte Maxime. « En 1920, à 19 ans, il débarque à Bruxelles. Et dix ans plus tard, il rencontre ma mère, Ruchla Helmann,
arrivée elle aussi de Kaluszyn, avec un passeport « exposition », visa de séjour délivré pour la durée de l’Exposition universelle de 1930, à Liège et à Anvers, qui coïncide avec les fêtes du Centenaire de la Belgique. Il va l’épouser à Lille, où elle a été expulsée, pour la ramener à Bruxelles. Mon frère Kolka naît en 1933, et moi en 1936
».
Juillet 42, Maxime et Kolka sont cachés à la campagne. Leurs parents ont plongé dans la clandestinité, mais sont arrêtés sur dénonciation à Boitsfort. Le 26 septembre 1942, tous deux sont à bord du 11e convoi en partance de Malines pour Auschwitz. « Si mon père a eu la chance miraculeuse de survivre à Auschwitz, ma mère a été tuée dès son arrivée ». Comme Maxime Steinberg le dira en 1981 dans sa « déclaration morale », faite pour la partie civile au procès de Kiel, la dernière trace laissée par Ruchla est la copie au carbone de la liste du 11e convoi où elle figure sous le numéro 1072. Soulignant la responsabilité de l’accusé dans la mort de sa mère, l’ancien enfant caché ajoutera : « L’absence d’une mère est une perte irrémédiable pour un enfant qui n’avait pas 6 ans quand le drame est arrivé. Quoi que je fasse, je ne pourrai pas oublier ».
Vers 1950, son père envisage de retourner en Pologne, ce qui donne à Maxime Steinberg l’occasion de découvrir « son shtetl ancestral » : « On avait « profité » d’une délégation de la Jeunesse populaire de Belgique à un festival international, pour me permettre de faire le voyage de Kaluszyn, afin d’y rencontrer un frère et une soeur de mon père. Ayant fui vers l’URSS en 1939, ils étaient les seuls survivants de toute la famille. Quand nous les retrouvons, ils me parlent une langue que ma mère m’a apprise, le yiddish, la langue de ma mère disparue… et que, trop jeune, j’ai sans doute oubliée pour cette raison… ». Face aux réalités de la Pologne d’après-guerre, plus question de « retour au pays », les frères Sztejnberg « franciseront » même leur patronyme.

Enseignement et militantisme de la première heure
Militant des Jeunesses populaires de Belgique, Maxime Steinberg a le goût de l’histoire. Il termine une licence d’histoire à l’ULB, fait son service militaire, et se marie. Son épouse, Renée Serjacobs, résume leur longue vie commune : « J’étudiais les arts décoratifs et la publicité aux Beaux-Arts. Nous nous sommes rencontrés au « Jeune Europe », une boite de jazz. Maxime était un communiste militant, et aussi un bon vivant, dansant très bien le rock ! J’étais plus calme et pas du tout politisée ».
Marié en 1963, le couple aura quatre enfants, Serge, Pascale, Alain, Raphaël, et six petits-enfants.
Maxime Steinberg deviendra professeur du secondaire, d’abord à l’Athénée de Binche, puis dans des écoles bruxelloises : les Athénées de Schaerbeek et Koekelberg, l’INRACI et l’INSAS. Ancien collègue de l’INRACI, Stephan De Lil s’en souvient : « Entré en 1963, il a enseigné pendant vingt ans, en histoire, géographie, français et morale laïque, souvent avec un horaire complet qu’il cumulait avec ses heures dans d’autres écoles. La loi sur les cumuls l’a finalement contraint à réduire ses prestations chez nous. En salle des profs, il parlait facilement et j’aimais sa conversation. Excellent enseignant, aimé de ses élèves, il avait une autorité naturelle. Nous avons tous regretté son départ ».
Maxime Steinberg sera aussi militant syndical à la régionale bruxelloise de la CGSP. Jacques Aron, qui l’a connu aux Jeunesses populaires, cite ses premiers travaux d’historien : « En 1965, il publie une édition critique de l’ouvrage d’Henri De Man et Louis de Brouckère Le mouvement ouvrier en Belgique, qu’il avait étudié pour son mémoire de licence à l’ULB. Ensuite, dans « Les Cahiers Marxistes » paraissent ses articles biographiques sur Joseph Jacquemotte et Julien Lahaut, et aussi, en 1982, un essai sur les chambres à gaz. En 1979, « Points critiques » publie son dossier sur « La problématique de la résistance juive en Belgique ». Il est le premier à avoir insisté sur les dimensions juives de la Résistance et étudié l’histoire du génocide juif en Belgique ».
Veuve de Marcel Liebman, ancien professeur d’histoire à l’ULB, Adeline Liebman explique dans quelles circonstances Maxime Steinberg s’est lancé dans l’étude de la Résistance juive : « J’avais été contactée par Ghert Jospa pour faire l’ histoire du Comité de défense des Juifs (CDJ). Une fois ce travail terminé, tous ceux que j’avais interviewés se sont réunis et entredéchirés à propos de ces interviews, entre sionistes et communistes. Ryk Szyffer m’a alors demandé d’écrire sur les résistants juifs communistes, mais j’ai préféré proposer ce travail à Maxime, sachant qu’il le ferait bien mieux que moi. Il voyait souvent Marcel et nous étions très liés ». Pour réaliser cette recherche biographique sur les partisans armés, Maxime Steinberg consulte 4.000 dossiers individuels aux archives de l’Administration des victimes de la guerre. En 1979, le Comité d’hommage des juifs de Belgique à leurs héros et sauveurs publie Extermination, sauvetage et résistance, dans lequel Maxime Steinberg décrit l’action anti-juive de l’occupant et le combat du Comité de défense des Juifs.
En famille, en revanche, Maxime ne parle pas de ses recherches, ni de sa propre expérience d’enfant caché et d’orphelin, comme le souligne son fils aîné, Serge, qui se souvient seulement avoir accompagné son grand-père pour une commémoration à la caserne Dossin. Pascale, sa fille, ajoute : « Les mercredis après-midi, nous étions avec Grand-Père et on voyait bien son tatouage au bras. Il n’en parlait pas volontiers, mais il nous en a quand même plus dit que Papa, toujours si occupé à l’école ou enfermé dans son bureau. C’est au procès de Kiel que nous avons découvert son passé… ».

Kiel : le procès d’une vie
Vient le procès de Kiel (1980-1981), dont l’accusé, l’ancien officier SS Kurt Asche, jugé pour son activité à Bruxelles sous l’Occupation sera déclaré coupable de complicité dans la déportation et l’extermination des Juifs de Belgique. Mais, comme le souligne à l’époque Maxime Steinberg, grand protagoniste de ce « procès historique », ce jugement authentifie la réalité d’Auschwitz, celle de la disparition de la plupart des déportés, assassinés dans les chambres à gaz. Un travail colossal et un moment décisif dans sa carrière d’historien, comme l’attestent le Dossier Bruxelles-Auschwitz (1980) publié par le Comité de soutien à la partie civile dans le procès et le Mémorial de la déportation des Juifs en Belgique qu’il coédite avec Serge Klarsfeld, avocat français et militant inlassable de la mémoire de la Shoah. Ce dernier rappelle : « Maxime avait déjà travaillé sur la Résistance juive et avec moi, il était le seul à connaître l’histoire de la déportation des Juifs en Belgique. Je lui communiquais tous les documents du procès qu’il analysait minutieusement. Nous devions prouver que les responsables de la déportation savaient que les déportés seraient en majorité exterminés dès l’arrivée des convois à Auschwitz. Depuis ce procès qui s’est terminé par le suicide de Ehlers et la condamnation de Asche, Maxime est devenu la colonne vertébrale de toute la recherche sur la déportation des Juifs en Belgique ». Expert assis à la table des avocats, Maxime Steinberg assistera pendant huit mois aux deux séances hebdomadaires du procès de Kiel.
L’historien approfondit et publie ensuite sa recherche. A partir de 1982, il enseigne l’histoire de l’antisémitisme et du génocide à l’Institut d’études du judaïsme (Institut Martin Buber). Il publie les deux premiers volumes de L’Etoile et le Fusil (La Question juive, 1940-1942 (1983) et 1942, Les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique (1984)). En 1987, à l’ULB, sous la direction de Jean Stengers, il termine sa dissertation doctorale La Traque des Juifs, 1942-1944 (troisième partie, en deux volumes, de L’Etoile et le Fusil). Vient ensuite Les yeux du témoin et le regard du borgne (1990), dans lequel il démontre que la négation du génocide est étroitement associée à « la Solution finale ». Puis en 2004, La Persécution des Juifs en Belgique (1940-1945).
Michel Herode, responsable de la cellule « Démocratie ou Barbarie » (DOB), retrace les débuts de cette coordination pédagogique, fondée en 1994 : « Invité à en faire partie comme expert du génocide juif, Maxime a proposé ma candidature et nous avons démarré nos activités de coordination et d’information des initiatives citoyennes prises dans l’ensemble des écoles de la Communauté française. Pour Maxime, il ne s’agit pas de commémorer, mais de faire de l’histoire. Maxime n’est pas un « militant de la mémoire ». Il affirme le « devoir d’histoire ». Il a quitté DOB avec regret lorsqu’il a atteint la limite d’âge des 64 ans ».

La reconnaissance de ses pairs
La communauté scientifique reconnaît unanimement la qualité de ses travaux, sa formidable capacité de transmettre sa passion pour l’histoire et son souci de vérité. Collaboratrice au Musée Juif de la Déportation et de la Résistance à la caserne Dossin de Malines, Laurence Schram met en valeur l’importance de sa rencontre avec l’historien de la déportation : « Il m’a transmis sa passion pour cette histoire. J’ai tout de suite adoré travailler avec lui, toujours disponible en cas de pépins et plein de bons conseils. Maxime fait partie de ces rares historiens qui propagent leur savoir et qui partagent leurs informations, même avec les chercheurs en herbe. C’est aussi grâce à lui que j’ai eu la chance de pouvoir travailler au Musée de Malines. Mon mémoire était terminé et c’est lui qui m’a proposé de postuler pour ce musée qui existerait peut-être un jour. La mise sur pied du musée était un nouveau combat qu’il a pris à bras le corps, sans compter son temps ni son énergie. C’est Maxime qui a forgé le concept historique du Musée et au cours de ces deux années, j’ai appris plus avec lui que pendant toutes mes années universitaires ». Joël Kotek, professeur d’histoire à l’ULB, ne manque jamais une occasion de rappeler le rôle déterminant de Maxime Steinberg dans la recherche sur la Shoah : « Je dois à Maxime toute ma compréhension de la radicalité du génocide juif. Il est très reconnu par la communauté scientifique internationale, estimé pour ses éclairs de génie et son esprit de synthèse ».
Le 13 janvier 2009, dans le cadre du projet de mémoire juive à Anderlecht et d’une conférence sur les enfants cachés juifs de Bruxelles, Maxime Steinberg évoquait le destin des enfants cachés, montrant chiffres à l’appui la place centrale de l’enfant dans la persécution des Juifs. Présent à la conférence, David Susskind fait l’éloge de cet exposé : « Maxime a écrit l’histoire de la déportation, mais il ne cesse d’approfondir sa recherche et on finit par comprendre pourquoi il est si soucieux des chiffres et de la précision. Il nous a rendu justice, grâce à son travail à Kiel et aujourd’hui à la nouvelle exposition du Pavillon belge d’Auschwitz (dont Maxime Steinberg est l’un des principaux concepteurs) ou à Malines ». Participant aussi à la soirée, Micha Eisenstorg, président de l’Union des déportés, avait assisté au procès de Kiel. Il souligne le travail de précision implacable de l’historien, présent à toutes les séances, sa rigueur extraordinaire, sa volonté de chiffrer les données, et ajoute : « Je retrouve ce même souci du détail significatif dans l’affaire récente de Survivre avec les Loups, dont Maxime a dénoncé la supercherie ».
Dans le public, la fille de Pascale, Sarah, étudiante en rhéto à l’Athénée de Wavre, exprime sa curiosité pour les travaux de son « Papy » : « L’an dernier, Grand-père a accompagné la visite de ma classe à la caserne Dossin. Je ne connaissais pas du tout son histoire et je ne soupçonnais pas l’ampleur de ses connaissances sur toute cette période ».
C’est que Maxime Steinberg a le rare talent de savoir relier son autobiographie intime aux questions d’histoire. Une histoire toujours iconoclaste et fondée sur une meilleure connaissance des faits afin de préserver la mémoire de toute instrumentalisation ou manipulation.

Dimanche 8 mars à 17h30
Séance académique : Le Centre Communautaire Laïc Juif et la Rédaction de Regards vous prient d’assister à la séance officielle de remise du prix de
MENSCH DE L’ANNÉE
à deux membres exceptionnels de notre communauté :
Henri KICHKA
et
Maxime STEINBERG
Espace Yitzhak Rabin
Infos : 02/543.02.70

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