A l’occasion du 75e anniversaire de la rafle des Marolles, un square de ce quartier bruxellois a été officiellement nommé Square Herschel Grynszpan, ce Juif polonais de 17 ans ayant abattu un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris le 29 octobre 1938. Une question se pose : Grynszpan est-il le symbole mémoriel le plus approprié pour évoquer la Shoah à Bruxelles ?
Il y a 75 ans, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942, 718 Juifs étrangers étaient raflés par les Allemands dans le quartier des Marolles à Bruxelles. C’est cet événement tragique que l’Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS) entendait commémorer ce 3 septembre 2017 par une série d’activités commémoratives. Il a été notamment procédé à l’inauguration officielle, au coin des rues des Tanneurs, du Miroir et des Brigittines, du square Herschel Grynszpan en présence du bourgmestre de Bruxelles Philippe Close.
La famille d’Herschel Grynszpan vivait au 37 de la rue des Tanneurs. Il y a lui-même vécu quelques mois en 1936 où il travailla dans une quincaillerie située aussi dans cette rue des Marolles. Il existe donc un lien entre Bruxelles et ce garçon. « D’une certaine manière, c’est rendre hommage au premier résistant armé qui a tenté un acte désespéré contre les nazis », reconnaît Laurence Schram, historienne spécialiste de la déportation des Juifs de Belgique et responsable du centre de documentation de Kazerne Dossin.
Quand l’AMS a pensé faire de la rue des Tanneurs une rue complètement pavée de toutes les victimes du nazisme ayant vécu dans cette rue, elle a décidé d’accompagner le projet d’inauguration d’un square du nom d’Herschel Grynszpan.
Une question se pose : ce garçon de 17 ans n’ayant pas été déporté à partir de Bruxelles doit-il incarner la mémoire de la déportation des Juifs de Bruxelles ? « Il est évident que ce sont les pavés de la mémoire qui symbolisent la déportation des Juifs de Bruxelles. L’idée sous-jacente est de ‘faire ramener ces gens à la maison’. C’est une belle formule qui m’impressionne toujours », rappelle Eric Picard, administrateur-délégué de l’AMS. « Herschel Grynszpan, quant à lui, incarne la résistance juive face au nazisme. Il abat von Rath à Paris en octobre 1938 lorsque ses parents sont déportés vers la Pologne. Il apprend cela et décide de poser un acte de révolte politique. Alors que tout le monde suit l’esprit d’apaisement de Munich et que l’idée de faire du Reich un espace Judenrein est déjà présente, ce jeune Juif de 17 ans décide de réagir face à la persécution qui s’abat sur sa famille ».
Une argumentation qui laisse perplexes certains historiens spécialistes de la Shoah pour qui ce choix ne paraît pas le plus approprié. « Ne pensez-vous pas qu’on aurait pu trouver un autre symbole que ce jeune homme qui abattit à Paris le troisième secrétaire à l’ambassade d’Allemagne et qui donna, hélas, bien malgré lui prétexte à la Nuit de cristal ? », s’interroge Joël Kotek, historien spécialiste des génocides et professeur à l’ULB.
Et d’ajouter : « Autant je puis comprendre le geste des résistants juifs armés qui, tandis qu’on assassinait le peuple juif, choisirent de résister aux nazis. Autant je puis justifier le geste d’un Soghomon Tehlirian qui, en juin 1921, faute de justice internationale, dut se résoudre à exécuter Talaat Pacha, l’architecte du génocide des Arméniens. Autant je m’interroge sur la finalité du geste de Gryszpan. Evidemment, je comprends sa détresse morale (ses parents bloqués dans le no man’s land de la frontière germano-polonaise), mais simplement de là à le poser en exemple, il n’y a qu’un pas qui m’interroge. Quelle leçon mémorielle peut-on tirer de son geste ? Ne pouvait trouver quelque autre héros ou anti-héros ? Un résistant juif ou un déporté anonyme ? Y-a-t-il une rue Félix Nussbaum à Bruxelles ? »
Bien qu’elle ne soit pas choquée par la décision de créer un square Grynszpan dans les Marolles, Laurence Schram estime toutefois qu’on aurait pu faire un autre choix mémoriel : « S’il fallait honorer la mémoire d’un résistant, J’aurais donné la priorité à un résistant juif bruxellois, je pense à Meyer Tabakman, Moszek Rakower, Hersz Dobrzinsky, Hans Mayer (l’écrivain et essayiste Jean Améry) ou tant d’autres… ».
Toutefois, Laurence Schram demeure convaincue que l’attention n’est pas encore suffisamment accordée à ceux qui ne sont ni des héros ni des résistants, c’est-à-dire la majorité des Juifs qui ont été déportés, parce que nés juifs. « Peut-être se cantonne-t-on encore à une mémoire résistante », regrette Laurence Schram. « Quand inaugura-t-on une rue Suzanne Kaminski ? ».
Ce dernier exemple est éloquent : née le 11mars 1943, Suzanne Kaminski n’a que 14 jours, le 25 mars 1943, lorsqu’elle est internée à la Caserne Dossin, où le matricule XX-215 lui est attribué. Elle sera déportée avec sa mère, Joséphine Schutz (27 ans), dans le 20e convoi le 19 avril 1943. La petite Suzanne sera assassinée le 22 avril 1943, jour de son arrivée à Auschwitz-Birkenau. Elle n’avait qu’un mois et 11 jours ! « Léopold III a été sollicité afin d’intervenir en leur faveur, mais son secrétariat s’est borné à accuser réception de la requête, ni la mère ni l’enfant n’étant belges. Aucune d’elles ne survécut. Une mère avec un si petit enfant n’avait aucune chance de passer la sélection », ajoute Laurence Schram.
Suzanne Kaminski a donc toute sa place dans la mémoire de la Shoah. Elle permet même de mieux saisir le sens véritable du génocide. « Les nazis ne s’attaquent pas accessoirement aux enfants et aux nourrissons juifs. Leur extermination est fondamentale dans la logique génocidaire », insiste Laurence Schram. « Comme le but du génocide est d’anéantir un groupe humain, il s’agit donc de cibler prioritairement les femmes et les enfants. Et n’oublions pas que 4.245 (17%) des déportés juifs de Belgique sont des enfants de moins de 15 ans. Seuls 14 d’entre eux survivront ! ».
Il est donc temps que les organisations de la mémoire se mobilisent pour honorer la mémoire de la petite Suzanne Kaminski dont la déportation et l’assassinat constituent la singularité du projet génocidaire nazi.
]]>