Quel que soit leur pays d’origine et même s’ils ne sont pas unis, les francophones représentent désormais une force économique et politique en Israël. Pour autant, cette situation n’a pas résolu de nombreux problèmes liés à leur intégration au sein de la société israélienne.
« Tout est prêt, on n’attend plus qu’eux ! », s’exclame Or Edri. A moins d’un kilomètre de la « tayelet », la promenade du bord de mer de Tel-Aviv, Or Edri et sa compagne Netta Hassid ont investi leurs dernières économies dans la transformation d’une vieille épicerie décrépie en un petit restaurant bio. Faute de prêt bancaire, ils ont retapé le local eux-mêmes avec l’aide des membres de leur famille et de copains de l’armée. « Nous avons décidé d’ouvrir à la mi-juin parce que nous comptons sur la saison estivale pour faire tourner l’affaire », explique la jeune femme. « En fait, on compte surtout sur les touristes français, car ils viennent de plus en plus souvent, plus nombreux que les autres, et ils dépensent bien en général ».
Même discours flatteur sur le vieux port, où les noctambules francophones animent les longues nuits tel-aviviennes de juillet et d’août. « Pour la fête, ils sont toujours les premiers », reconnaît Guy Orbach, marketing manager d’un pub ouvert jour et nuit. « Chez nous, à partir de la fin juin et jusque début septembre, les clients francophones sont tellement nombreux que l’on n’engage plus que des barmen et des serveuses bilingues pour la saison ».
Business oblige, de nombreux cafés et restaurants arborent désormais le drapeau tricolore en façade et les commerçants signalent en vitrine qu’ils « parlent français » ou que les touristes francophones sont les bienvenus. Quant aux entrepreneurs en construction, ils multiplient les « séances d’information » en français.
En réalité, c’est surtout à Tel-Aviv que l’on se frotte les mains à l’approche de la vague bleu-blanc-rouge parce qu’ailleurs, on se montre nettement moins enthousiaste. « Le problème avec les Français et parfois les Belges, c’est qu’ils viennent passer quelques semaines en Israël en résidant chez des proches. Du coup, le commerce local n’en profite pas », assène Menachem Galili, rédacteur en chef de Hashavoua be Ashdod (la Semaine d’Ashdod), le toutes-boites local. « Ces dernières années, on voit ces familles débarquer par milliers, mais qu’est-ce que notre tissu économique local en retire ? Pas grand-chose. Aussi sympathiques soient-ils, ces gens-là ne vont pas au restaurant, ne fréquentent pas les magasins, mis à part les supermarchés, et restent la plupart du temps entre eux ».
Les douleurs de l’alya
D’Ashdod à Natanya en passant par Jérusalem, Ashkelon et Raanana, il est désormais impossible de ne pas entendre parler français sur les plages et dans les rues. Mais il est également difficile de différencier les visiteurs estivaux des olim (les nouveaux immigrants) qui s’installent également dans ces villes. Au début de l’année, dans la foulée de l’émotion provoquée par l’attentat de l’Hyper Cacher, le ministère israélien de l’Immigration s’attendait à accueillir 10.000 Français dans le courant de 2015. Cette prévision optimiste a ensuite été revue à la baisse. Le 18 juin dernier, rencontrant les représentants des associations francophones à Jérusalem, le ministre Zeev Elkin (Likoud) a en effet estimé que le nombre d’olim français « ne dépasserait pas 7.500 », auxquels s’ajouteront un peu plus d’une centaine de Belges. Ce faisant, l’alya en provenance de l’Hexagone ne sera plus la première par ordre d’importance. Elle sera dépassée par celle provenant d’Ukraine.
Reste que les Français et les immigrants originaires des autres pays francophones sont désormais partout en Israël. A Ashkelon, la station balnéaire située à 8 kilomètres à peine de la bande de Gaza, Benjamin Hadjaj (29 ans) et son épouse Laura (26 ans) ont posé leurs valises en février dernier après avoir longtemps songé à habiter à Jérusalem. « On rêve d’ouvrir un chenil, alors Ashkelon, c’est plus facile », explique le jeune marié qui voulait tenter l’aventure « parce que c’est mort en Europe pour les jeunes qui en veulent ». Mais les époux Hadjaj gardent les pieds sur terre et ne pensent pas qu’ils resteront en Israël toute leur vie. « On partage avec les autres habitants de la région un même sentiment d’appartenance et d’union face au danger, mais bon, il ne faut pas se leurrer, ni mon épouse ni moi ne nous sentons israéliens puisque nous ne parlons pas la langue et que nous ne savons pas grand-chose de ce qui se passe dans ce pays », lâche Benjamin. Installés dans leur nouveau canapé -le seul meuble de leur salon-, les deux jeunes immigrants reconnaissent « être un peu perdus ». « On sent bien que les Israéliens ne nous attendent pas et que notre sort leur importe peu », admet Laura.
Même discours que celui de Gisèle K., une enseignante en pause carrière qui a quitté Bruxelles pour Natanya en espérant sans doute panser les plaies d’un divorce difficile. « A 49 ans, je sais très bien que je ne serai jamais israélienne. Bien sûr, j’ai la carte d’identité et je parle mieux l’hébreu que la plupart des Français que je fréquente. Mais pour vraiment s’intégrer ici, il faut adopter la mentalité locale et moi, j’ai du mal à me départir de mes habitudes européennes empruntes de savoir-vivre ». Et de poursuivre : « Malheureusement, beaucoup de gens plus jeunes ne s’intègreront jamais non plus. Ils vivent en Israël, mais n’ont aucun contact avec les Israéliens qui les ignorent. Tout se passe comme si nous étions dans le même pays, mais dans deux mondes différents ».
Dans les villes où les vagues d’immigration se sont installées en masse depuis les années 80 se sont ainsi créés des groupes d’exclus oscillant entre leur pays d’origine et celui de leur résidence. C’est le cas chez les ex-Soviétiques, chez les Ethiopiens, mais également chez les francophones. Surtout chez les Français. A Natanya, faute de scolarisation et d’un suivi social, des dizaines de jeunes francophones intègrent ainsi des bandes opérant à la limite de la légalité. Si certains s’en sortent par le haut tel Nadav Guedj, le dernier candidat israélien à l’Eurovision, d’autres s’enfoncent dans les combines et la délinquance pendant que leurs parents se débattent dans les problèmes financiers.
Lobby francophone
Contrairement aux Belges qui s’intègrent rapidement, les Français préfèrent vivre en meute et fréquenter les mêmes coins en commentant l’actualité de leur pays d’origine. A Tel-Aviv, le quartier du boulevard Ben Yehouda et de la rue Bograshov a ainsi été surnommé « le petit Paris », parce que l’on y parle la langue de Molière aux terrasses ainsi que dans de nombreux magasins. On n’y compte pas moins de 23 agences immobilières francophones dans un périmètre de 500 mètres. « Le boulot ne manque pas, car l’alya a pris un tour nouveau », explique David Smadja. « Désormais, nombre de Français et de Belges achètent un appartement à leur arrivée, mais continuent à travailler dans leur pays d’origine. Depuis le début de l’année, j’ai eu plusieurs clients anversois dans ce cas : leur famille réside en Israël et eux font la navette. Ils passent la semaine en Belgique et le week-end à Tel-Aviv, Raanana ou Petah-Tikvah ».
D’où qu’ils viennent et même s’ils ne sont pas unis, les francophones représentent en tout cas une force que personne n’ignore plus en Israël. Durant la dernière campagne électorale, le Likoud, les travaillistes et la plupart des autres partis avaient d’ailleurs créé une cellule chargée de prospecter cet électorat potentiel. Quatre mois plus tard, les députés Nourit Koren (Likoud) et Elie Elalouf (Koulanou) dirigent à la Knesset un « lobby francophone » prétendant défendre les intérêts de la communauté française d’Israël. Signe de cette vitalité, le 19 juin dernier, le collège Marc Chagall a inauguré en grande pompe sa nouvelle aile en présence de l’ambassadeur de France Patrick Maisonnave, de la sénatrice Christiane Kammermann (Les Républicains) et de la conseillère à l’Assemblée des Français de l’étranger Daphna Poznanski-Benhamou (PS). Que du beau monde. Car l’établissement situé au cœur de Neve Tzedek, un quartier pittoresque de Tel-Aviv, est devenu un must. Durant l’année scolaire, il a accueilli 188 élèves, mais ce chiffre devrait grimper à 200, voire 220 dès la prochaine rentrée, tant les demandes d’informations et d’inscription sont nombreuses.
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