I-kef : Keffieh juif au carrefour des traditions

S’emparer d’un symbole à forte teneur politique. En dissocier la forme du fond. Faire enfin du symbole en question le vecteur d’une idéologie nouvelle. Voici la recette en trois temps de l’I-kef, « keffieh juif », lancé par trois amis parisiens au milieu de l’année 2011.

Un keffieh juif… L’idée peut surprendre, voire, au premier abord, rebuter, tant elle emprunte à l’oxymore. C’est pourtant ce mélange des genres, cette imbrication novatrice des cultures et des traditions qui pourrait faire le succès de l’I-kef. Concrètement, l’accessoire de mode utilise beaucoup de codes du keffieh (la taille et le motif), en y apportant quelques touches originales, par jeu. Des étoiles de David parsèment ainsi le motif et le mot « Shalom » (à la fois « bonjour » et « paix », en hébreu) figure en bonne place. Mais l’empreinte juive sur le keffieh ne s’arrête pas en si bon chemin; I-kef : le nom sonne doublement. Comme pour les célèbres produits de la marque Apple, la lettre « I » placée en préfixe sert de diminutif à « Internet » ou bien à « Innovation », mais également à Israël, tout en signifiant « chouette » et « plaisir » (« Kef » en hébreu). Bien vu !

Plus loin, c’est un autre détail qui attire le regard et interpelle les férus d’histoire israélienne. Sur un des côtés du keffieh, on peut en effet lire la fameuse phrase prononcée par Theodore Herzl « Im Tirtzou ein zo Agada » (« Si vous le désirez, ce ne sera pas un rêve »). Une phrase symbolique qui résume, à elle seule, l’esprit du projet sioniste, en même temps que l’audace des trois créateurs de l’I-kef. « Si vous le désirez, ce ne sera pas un rêve » : une phrase que l’on retrouve également dans le film The Big Lebowski, des frères Coen, référence chérie par les trois concepteurs du keffieh juif.

Pour Dorothée, l’une des membres du collectif à l’origine de l’I-kef, le jeu avec les références est une nécessité si l’on veut retirer au keffieh toute connotation belliqueuse. Il est vrai que des plaines désertiques de la péninsule arabique aux cellules terroristes palestiniennes, l’itinéraire du keffieh fut pour le moins mouvementé. A l’origine foulard bimillénaire porté par les nomades du désert, la fonction première du keffieh, très loin de la portée symbolique qu’il revêt aujourd’hui, était de protéger les visages de l’action conjuguée du soleil et du sable. Par la suite, le port du keffieh va se généraliser et l’on verra, en nombre, des citadins arabes porter le rectangle de tissu bicolore (à l’origine noir et blanc). La trajectoire du keffieh ne s’arrête évidemment pas ici. Indissociable emblème du combat émancipateur palestinien, le keffieh surgira dans l’imaginaire collectif sous l’impulsion du leader de l’OLP Yasser Arafat. Suivant la vague de sympathie européenne pour la cause palestinienne, le keffieh va bientôt faire son apparition dans les milieux anarchistes et gauchistes européens. A l’aube de la seconde intifada, il sera remis au goût du jour et tristement mis en valeur comme un outil d’impor-tation du conflit israélo-palestinien dans nos contrées…

Dans les années 90 et au début des années 2000, à moins d’être en rupture totale avec l’Etat hébreu, rares étaient les Juifs portant le keffieh autour du cou. C’était sans compter avec la renaissance du foulard comme instrument de mode. Bientôt, les plus grandes marques dont Balenciaga, par l’intermédiaire du créateur Nicolas Ghequiere, vont réinterpréter le keffieh, en extraire le contenu politique et le rendre festif, joyeux et coloré.

Suivant cette tendance de réappropriation du keffieh, l’I-kef débarque (en vente sur Internet www.i-kef.com) avec trois modèles de « keffiehs juifs » et se fait, de facto, instrument de rapprochement entre les peuples. Dorothée, sa créatrice, poursuit : « L’initiative est porteuse d’un message de paix que l’on n’entend pas forcément en France ». Et pour cause : à Paris, les institutions juives ont l’habitude de politiser à outrance le soutien à Israël et les (trop) rares initiatives de paix. C’est sûrement un tort si l’on se réfère à l’exemple que nous offre le cousin américain. Outre-Atlantique, la jeunesse en vient le plus souvent au soutien à l’Etat hébreu par le biais d’initiatives culturelles. Une autre façon de voir les choses, plus ludique et surtout plus efficace dont l’I-kef semble être une version francophone. 

]]>