Il est libre, Pierre Piccinin

C’est le 1er Ministre en personne qui l’a annoncé hier, 8 septembre : Pierre Piccinin, enlevé en Syrie voici cinq mois est de retour en Belgique. Normal : ce n’est pas n’importe qui, M. Piccinin. Oh que non.

Pas d’ambiguïté : si peu qu’on apprécie l’homme, la libération de Pierre Piccinin est une bonne nouvelle. Personne ne mérite de tomber aux mains du régime de Bachar Al Assad. Ni des rebelles qui le combattent, d’ailleurs. Pas même lui.

On s’est donc retenu de titrer « Les mésaventures de Tintin au pays de Bachar », comme l’avait fait un journaliste du Monde  (juin 2012).  Ou de reprendre le surnom que lui a donné Jonathan Littell, l’auteur des « Bienveillantes » en intitulant le présent texte : « Le « crétin de Gembloux » est de retour ».

Mais avant de poursuivre, un mot peut être pour ceux qui ont le bonheur de ne pas connaître M. Piccinin : il est âgé de 40 ans, est originaire de Gembloux (d’où le surnom) et a été professeur d’histoire à la très chic Ecole Européenne avant de se retrouver à l’athénée de Philippeville – qui est très bien aussi.

A part cela, il est un tout petit peu paranoïaque : non seulement, il est persuadé de l’existence d’une « mafia sioniste » en Belgique (et en Europe) mais il est convaincu qu’elle lui en veut à lui, personnellement.

Parti sur ces bases, M. Piccinin croit aussi très fort, et non sans logique, au « lobby juif international » En fait, comme l’expliquait voici peu  J. Kotek* : « M. Piccinin  est un obsédé du complot juif. » :

« Ainsi dans un article au titre évocateur, posté en novembre 2010, il n’hésitait pas à dénoncer « la haute trahison de l’avionneur Serge Dassault (de son vrai nom Serge Bloch).  Des ingénieurs et officiers français d’origine juive choisirent alors de transmettre les plans du Mirage aux services de renseignements israéliens (…).

« Cette affaire de haute trahison (fut) rapidement étouffée, car elle rappelait trop le cas Dreyfus … ». En réalité, Pierre Piccinin tente de parler de Marcel Dassault, père de Serge et d’ailleurs converti au catholicisme.  Mais qui s’intéresse à de tels détails ?

Et les ennemis de ses ennemis étant ses amis, le bon professeur défend pêle-mêle l’Iran d’Ahmadinedjad, la Lybie de Kadhafi… et la Syrie d’Assad. A l’invitation du gouvernement, il y a d’ailleurs effectué un 1er voyage en 2011.

A son retour, celui qui se présente désormais comme « historien, spécialiste du monde arabe » rédige plusieurs comptes rendus de son voyage –ce qui fait aussi de lui, ipso facto, un « grand reporter ». Il y explique à longueur de pages qu’à part à Homs, un « calme absolu » règne en Syrie.

Ce spécialiste du monde arabo-musulman qui ne parle pas arabe.

Des textes qui plaisent tellement au parti au pouvoir, le Baas, qu’il les reprend dans sa presse. Du coup, en 2012, le Ministère de l’Information l’invite pour un deuxième séjour. C’est alors que Jonathan Littell, l’auteur des « Bienveillantes », qui est vraiment en reportage, lui, le rencontre et l’habille pour l’hiver :

« Piccinin, qui est professeur d’histoire et pas journaliste, et qui ne parle pas arabe, se dit spécialiste du monde arabo-musulman. Il dit: « L’Observatoire syrien des droits de l’homme ne raconte que des bobards, Le Monde aussi. En vérité, conclut Littell, il y a un dieu pour les crétins de Gembloux »**

Piccinin poursuit ses voyages en Syrie jusqu’à ce qu’il rencontre la vérité sur -au sens littéral de l’expression- son chemin de Damas. C’est que, affirmera-t-il plus tard, il a été arrêté par les services secrets d’Assad qui le prenaient pour un espion français.

Ils l’auraient passé à tabac durant six jours dans la redoutable prison de Homs. Où il  aurait assisté à des scènes de tortures et d’assassinats envers des opposants au régime avant d’être expulsé le 23 mai 2012 grâce à l’intervention de diplomates belges.  

Mais selon d’autres sources***,  il aurait en fait été arrêté, faute de visa, par les services de l’immigration syrienne.  Il n’aurait donc jamais eu affaire aux Services secrets, aurait passé deux jours  dans une prison de Damas et non six  à Homs et n’y aurait donc rien vu…

Quoi qu’il en soit, dès son retour, Piccinin brûle ce qu’il a adoré et se range du côté de la rébellion. Assad est un monstre et, estime-t-il alors, « la  seule solution demeure une intervention étrangère ciblée »***.

Rebelote, en mai de cette année : il file à nouveau en Syrie et se fait arrêter… par l’Armée Syrienne Libre, cette fois. Avant d’être libéré donc, cinq mois plus tard, ce 8 septembre, probablement après le versement d’une rançon par l’Etat belge.

Comme après son arrestation précédente, Piccinin va-t-il virer sa cuti et soutenir à nouveau le gouvernement syrien ? En tous cas, à peine rentré, notre spécialiste du monde arabe affirme à RTL-TVI :

« Ce n’est pas le gouvernement de Bachar Al-Assad qui a utilisé le gaz sarin ou un autre gaz de combat dans la banlieue de Damas. Nous en sommes certains suite à une conversation que nous avons surprise ». . Ah, si nous avons surpris une conversation, plus question d’intervention étrangère …
 

Quoi qu’il en soit, le politologue-historien ne compte plus retourner en Syrie : «  trop dangereux pour les étrangers » et va prendre un peu de repos en famille…. C’est beau comme du Du Bellay, non ?  

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage (…)  /Et puis est retourné, plein d’usage et raison, /Vivre entre ses parents le reste de son âge !  Mais qui nous dira toutes ces belles vérités successives sur la Syrie, alors ?

http://www.cclj.be/article/3/3454

**Dans « Carnet de Homs » Ed. Gallimard 2012

***Par exemple le site « Alter Info » (http://www.alterinfo.net/Les-aventures-de-Pierre-Piccininn_a76733.html), pourtant violemment anti-sioniste lui aussi

****http://www.lepoint.fr/monde/syrie-pierre-Piccininn-l-homme-qui-en-savait-trop-29-05-2012-1466456_24.php

 

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