‘Il n’y a aucun danger antisémite en Ukraine’

Galia Ackerman est bloggeuse au Huffington Post et chef du bureau russe de la Revue Politique internationale, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine. De retour d’Ukraine où elle s’est rendue trois fois au cours de ces trois derniers mois, elle nous livre son témoignage sur la situation de la communauté juive, alors que les tensions séparatistes ne cessent de croitre.

Depuis la révolution du Maïdan en février, on entend et lit dans les médias les informations les plus effrayantes quant à la situation des Juifs en Ukraine. Quel est votre point de vue sur la question ? J’ai beaucoup de contacts sur place et je connais bien plusieurs dirigeants de la communauté juive d’Ukraine, dont Joseph Zissels, président de l’Association des organisations et des communautés juives de l’Ukraine et l’un des vice-présidents du Congrès juif mondial, en plus d’être un ancien prisonnier politique soviétique. Il y a quelques semaines, j’ai été invitée à célébrer avec eux la fête de Pâque et d’après tout ce que j’ai pu voir et entendre, en rencontrant les gens, il n’y a aucun danger antisémite en Ukraine. La menace « fasciste », « néo-nazie » et « antisémite » n’est que la construction de la propagande russe.

Avez-vous constaté une limitation de son activité ? Depuis une vingtaine d’années, je suis personnellement liée d’amitié avec Leonid Finberg, le directeur de l’Institut Judaïca à l’Académie Mohyla de Kiev, qui est probablement l’établissement universitaire le plus prestigieux de l’Ukraine. Il publie une revue juive, Ehoupets, nom donné en yiddish à Kiev par le grand écrivain juif Chalom Aleikhem, et il organise des séminaires, des voyages de mémoires, etc. A aucun moment, il n’a été confronté à des difficultés dans son fonctionnement. L’Etat qui est un Etat laïque n’aime pas spécialement les communautés juives ni d’autres communautés religieuses d’ailleurs, il ne les aide pas financièrement, mais il n’empêche certainement pas leur fonctionnement. Vous trouverez ainsi des dizaines de synagogues et lieux de rassemblement, de même que tout un réseau social juif, des mouvements de jeunesse, des camps d’été, pour les Juifs laïques comme les religieux. Vous avez aussi un tourisme juif très important, comme à Oumansk, patrie du hassidisme. Je n’ai jamais eu écho de problèmes. Pour vous donner quelques chiffres, en 2013, il y a eu 560 incidents anti-juifs en France et 13 en Ukraine !

Comment l’expliquez-vous ? De façon très simple. Il y a probablement des antisémites en Ukraine comme partout, mais il n’y a pas de facteurs qui provoquent les agressions antisémites. En France, on voit la présence d’islamistes radicaux, ce n’est pas le cas en Ukraine. Il n’y a donc aucune importation du conflit israélo-palestinien dans cette région. On ne retrouve pas non plus cette partie de l’intelligentsia qui véhicule l’antisémitisme en défendant l’antisionisme.

La situation des Juifs d’Ukraine est-elle différente des Juifs de Russie ? Tout à fait, oui. L’Etat ukrainien n’utilise pas les
organisations religieuses pour faire du lobbying de ses propres intérêts. En Russie, c’est un moyen comme un autre de pénétration et d’influence sur l’opinion publique. Le président Poutine l’a compris depuis longtemps. Le culte religieux juif est autorisé, et il y a même une forte implantation du mouvement hassidique sur le territoire russe, mais en contrepartie, les organisations juives sont priées de se tenir « à carreau ». Lors de la dernière réunion du comité exécutif du Congrès juif mondial, les trois représentants venus de Moscou auraient été au préalable convo-qués au Kremlin pour se faire entendre dire qu’ils devaient se tenir à la ligne officielle russe, sans quoi ils risquaient de gros problèmes. La communauté juive vit tranquillement en Ukraine, elle n’est pas aidée, mais n’est pas non plus instrumentalisée par l’Etat ukrainien. Fin avril, j’ai visité le musée juif local d’Odessa qui illustre cette situation.  C’est un petit musée qui compte quelques trésors, tous des dons de familles d’Odessa. Le musée ne reçoit aucun financement de l’Etat, mais son directeur s’en satisfait visiblement, estimant que grâce à cela, il ne subit pas de pressions.

Pour revenir à l’affaire des flyers distribués à Donetsk et enjoignant les Juifs de se faire enregistrer, en sait-on plus aujourd’hui ? Il s’agit d’une affaire extrêmement confuse. Les flyers, imprimés au nom de la République de Donetsk, une entité pro-russe autoproclamée, exigeaient que tous les Juifs âgés de 16 ans et plus soient enregistrés auprès des autorités et qu’ils présentent la déclaration de leurs biens. La direction de Donetsk dément que cela vient d’elle, mais on n’est pas parvenu à trouver les instigateurs, ni à qui ces tracts profitent… Une chose est sûre : les Russes souhaitent semer la panique parmi les Juifs, simplement comme un facteur de trouble supplémentaire et parce que la propagande russe joue constamment la carte antisémite. La Russie affirme que les autorités ukrainiennes planifient des pogroms, pour trouver une justification à son agression. Pour discréditer aussi le pouvoir ukrainien qui s’apprête à élire le 25 mai son nouveau président.

Comment les Juifs d’Ukraine se positionnent-ils par rapport au débat sur la Crimée ? Très clairement, les Juifs ukrainiens sont contre le rattachement à la Russie. Sur le Maïdan était d’ailleurs présente une unité d’autodéfense juive. Et parmi les 100 personnes mortes sous les balles des snipers du pouvoir envoyé par le pouvoir précédent, il y avait trois Juifs… Je pense que les Juifs, qui en général soutiennent le progrès, préfèrent vivre dans un Etat à orientation européenne plutôt que dans un Etat qui limite fortement les libertés. Vous avez probablement lu la lettre ouverte signée par pratiquement tous les rabbins de la communauté juive d’Ukraine adressée à Poutine (lire notre encadré). Elle confirmait qu’il n’y a pas d’antisémitisme en Ukraine et demandait au Président russe de la laisser tranquille.

La République de Donetsk sera-t-elle la prochaine à demander le rattachement ? Ce sont en effet des pro-Russes qui ont promis le référendum, c’est-à-dire le scénario criméen, pour le 11 mai, à Donetsk et dans la région voisine de Lugansk. Pourront-ils le réaliser dans toute la région ou ce référendum restera-t-il confiné à quelques enclaves, nul ne le sait. D’après ce qu’on affirme, mais les images encore une fois sont très différentes à la télévision russe et à la télévision ukrainienne, il s’agirait d’une minorité très fortement infiltrée par des Russes, mais on a du mal à évaluer leur force réelle et l’impact qu’ils pourraient avoir. La seule certitude est que le référendum proposé par ces groupes séparatistes portera sur cette question : voulez-vous l’indépendance ou la souveraineté de Donetsk et de Lugansk respectivement ? Si la réponse est positive, il y aura alors un deuxième tour sur le rattachement possible à la Russie.

La communauté juive dispose-t-elle d’un quelconque poids électoral ? L’Ukraine compte 43 millions d’habitants, alors que représentent 200.000 Juifs ? Certains occupent certes des postes importants et le candidat le plus vraisemblable à la présidence de l’Ukraine, Petro Porochenko, a des racines juives, il est allé d’ailleurs tout récemment en Israël. Mais encore une fois, il ne se revendique pas en tant que Juif. Il se positionne avant tout comme un Ukrainien. L’Ukraine se veut aujourd’hui un Etat multi-ethnique, multiculturel, multilinguistique, avec le souhait d’un renforcement de la nation politique ukrainienne pour que les Ukrainiens, quelle que soit leur origine, se sentent appartenir à l’Ukraine.

Etes-vous plutôt optimiste quant à la suite des événements et au sort des Juifs en particulier ? On peut voir ce qui se passe en Crimée, où la communauté juive compte 10.000 membres. Il n’y a pas de changement notoire pour l’instant, mais beaucoup de Juifs veulent néanmoins partir. Ce n’est pas nécessairement à cause de l’antisémitisme qui a fait son apparition et ce n’est pas forcément non plus du fait des autorités russes, mais la Crimée est devenue un « No Man’s Land » avec la constitution de groupes d’influence. Beaucoup de Juifs dans le commerce craignent que les règles du jeu pour mener leur business ne soient plus les mêmes. De façon générale, personne n’est très optimiste, car on ne sait pas de quoi demain sera fait, notamment dans le cas d’une avancée des troupes russes. Personnellement, je ne crois pas que la Russie ait intérêt à se rattacher les régions de Donetsk et Lugansk qui sont des régions très dépressives économiquement. Cela voudrait dire qu’elle devra prendre en charge de nouvelles populations. La Russie tente plutôt, je pense, de déstabiliser un maximum l’Ukraine pour obtenir l’arrivée au pouvoir d’un régime pro-russe. Va-t-elle l’obtenir ou non ? La question reste ouverte, mais énormément de gens en Ukraine, et pas seulement les Juifs, sont inquiets des épreuves à venir. S’il n’y a pas spécifiquement de problème juif, c’est que les Juifs sont comme les autres.           

« Nous sommes des citoyens juifs d’Ukraine… »
Extrait de la « Lettre ouverte de Juifs ukrainiens » adressée au Président russe Vladimir Poutine, le 5 mars 2014.
« M. le Président,
Nous sommes des citoyens juifs d’Ukraine : businessmen, managers, personnages publics, scientifiques et universitaires, artistes et musiciens. Nous nous adressons à vous au nom du peuple plurinational d’Ukraine, des minorités nationales d’Ukraine, et au nom de la communauté juive.
(…) Nous sommes convaincus que vous n’êtes pas aisément dupé. Cela signifie que vous devez sélectionner et choisir consciemment le mensonge et la calomnie du corps d’information entier contre l’Ukraine.
(…) Les citoyens russophones d’Ukraine ne sont pas humiliés ni discriminés, leurs droits civils n’ont pas été transgressés. Les divagations autour de “l’Ukrainisation forcée” et “l’interdiction de la langue russe”, si courantes dans les media russes, n’existent que dans la tête de ceux qui les ont inventées. Votre certitude concernant la croissance de l’antisémitisme en Ukraine, (…) ne correspond pas non plus à la réalité. Peut-être avez-vous confondu l’Ukraine et la Russie, où les organisations juives ont remarqué un essor des tendances antisémites l’an passé.
(…) nous savons avec certitude que nos quelques nationalistes sont contrôlés par la société civile et le nouveau gouvernement ukrainien, ce qui est bien plus qu’il ne peut être dit à propos des Russes néo-nazis, encouragés par vos services secrets.
(…) Malheureusement, nous devons admettre que, ces derniers jours, la stabilité dans notre pays a été menacée. (…) C’est votre politique incitant au séparatisme et imposant une incroyable pression sur l’Ukraine qui nous menace, nous ainsi que tout le peuple ukrainien (…).
Vladimir Vladimirovich (…), nous vous demandons fermement de ne pas intervenir dans les affaires internes ukrainiennes, de renvoyer les forces armées russes à leurs emplacements habituels en temps de paix, et d’arrêter d’encourager le séparatisme pro-russe.
(…) Nous vous pressons instamment de ne pas perturber la situation de notre pays et de cesser vos tentatives de délégitimer le nouveau gouvernement ukrainien ».
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