Inauguration du premier musée des Polonais ayant sauvé des Juifs durant la Shoah

Un Musée consacré à la famille Ulma et aux Polonais ayant sauvé des Juifs durant la Shoah a été inauguré à Markowa le 17 mars 2016 en présence du président de la République polonaise. Les discours prononcés lors de cet événement ont toutefois omis le caractère exceptionnel de cette aide aux Juifs ainsi que le contexte général de dénonciations et de participation active de paysans polonais à la traque des Juifs. 

Le premier musée consacré aux Polonais ayant sauvé des Juifs a été inauguré à Markowa, une localité rurale de Galicie à l’endroit même de la ferme où Jozef et Wiktoria Ulma, un couple de paysans catholiques, ont caché huit Juifs (les familles Szall et Goldman) entre l’automne 1942 et fin mars 1944.

Ce musée rend surtout hommage à l’attitude exceptionnelle de Jozef et Wiktoria Ulma bien qu’un mémorial honorant les Polonais ayant sauvé des Juifs soit aussi érigé devant l’entrée du musée. Le couple Ulma et leurs six enfants ont été assassinés le 24 mars 1944 par la police allemande suite à une dénonciation d’un agent de police polonais ayant caché chez lui auparavant la famille Szall dans la localité de Łańcut. Ne souhaitant plus le payer ni lui donner des biens de valeurs que ce policier polonais (Włodzimierz Leś), exigeait, les Szall ont quitté la ville de Łańcut pour se rendre à Markowa où les Ulma les ont accueilli au péril de leur vie.

Il est essentiel de garder à l’esprit que, contrairement à ce qui prévalait en Europe occidentale, les Polonais venant en aide aux Juifs étaient condamnés à mort par les Allemands. L’interdiction de sauver les Juifs était formelle.

A cet obstacle qui confère au sauvetage des Juifs un caractère exceptionnel, il faut aussi mentionner l’antisémitisme largement diffus au sein de la société polonaise ainsi que la participation des Polonais à la traque des Juifs dans les campagnes.

Ce qui signifie que des gens aussi remarquables que les Ulma ont agi dans un environnement où ils devaient essentiellement craindre les réactions hostiles de leurs compatriotes n’hésitant pas à les dénoncer ou les tuer ! Sans oublier que de nombreux Polonais ont également profité de la vulnérabilité des Juifs pour les dépouiller de leurs biens, les faire chanter, quand il ne s’agissait pas de les tuer.

Si dans le musée de Markowa seul un panneau rappelle cette réalité qui ne plaît pas à de nombreux Polonais aujourd’hui, les discours du gouverneur de la province de Basses-Carpates et du président de la République polonaise Andrzej Duda l’ont clairement ignorée.

« Nous allons dire au monde entier qu’il y a eu dans notre pays d’autres Polonais ayant sauvé des Juifs comme les Ulma », a déclaré le Maréchal de Voïvodie des Basses-Carpates, Władysław Ortyl. « En tant que Polonais, nous avons l’obligation de transmettre la vérité et l’histoire de ces Polonais ayant sauvé des Juifs. Et nous avons aussi le devoir de lutter contre les médias étrangers qui déforment sans cesse notre histoire ! Ce musée doit devenir le symbole de la vérité ».

L’archevêque de la région a ensuite béni le musée et le grand rabbin de Pologne Michael Schudrich a posé une mezouza sur la porte d’entrée de ce musée bien que ce ne soit pas une maison juive ! Une demande qui a d’ailleurs surpris le grand rabbin de Pologne qui s’est malgré tout exécuté en désignant ce musée comme « une maison commune où le Seigneur est heureux d’y voir réunis ses enfants pour honorer la mémoire de Justes ».

Après ces deux interventions religieuses, le président de la République polonaise Andrzej Duda a pris la parole pour rendre hommage à la famille Ulma et à tous les Polonais courageux ayant sauvé des Juifs. Cet hommage émouvant lui a aussi permis de dénoncer avec vigueur l’antisémitisme : « Celui qui sème la haine et l’antisémitisme profane le monument et la mémoire de Jozef et Wiktoria Ulma ».

Le président polonais a également insisté sur l’importance de ce nouveau musée : « La mémoire polonaise a besoin de de musée. Il doit nous permettre d’être fier. Nombreux sont ceux qui visitent Auschwitz pour comprendre ce que signifie une idéologie malade. Mais il existe en Pologne d’autres lieux de mémoire qui nous montrent ce qui est beau et noble chez l’Homme. Ce musée en est un exemple et il symbolise la fraternité ».

Ces propos témoignent bien de la volonté du nouveau gouvernement polonais d’imposer l’idée selon laquelle de nombreux Polonais ont sauvé des Juifs et aussi celle selon laquelle les historiens l’ont délibérément sous-estimé jusqu’à présent. Pour le parti populiste conservateur Droit et Justice (PIS), les Ulma sont le reflet de la Pologne pendant la Guerre. Ce que les historiens ne peuvent évidemment approuver dans la mesure où le sauvetage était l’exception.

C’est la raison pour laquelle le président Duda n’a pas eu le moindre mot pour évoquer la phase sombre du contexte polonais durant la Shoah : l’indifférence et la participation massive des Polonais à la traque des Juifs (pogroms, biens dépouillés, chantages, dénonciations, assassinats, etc.).

Au lieu de profiter de cette occasion importante pour rappeler à ses concitoyens que trop de Polonais ont livré leurs compatriotes juifs aux bourreaux nazis, le président Duda a préféré exhorter les médias polonais et étrangers à diffuser une image positive de son pays.

Tout cela est regrettable car des Justes parmi les nations comme les Ulma (Yad Vashem leur a attribué le titre en 1955) méritent mieux qu’une instrumentalisation politique de leur comportement remarquable à l’égard des Juifs.

Et surtout, rendre hommage à ces milliers de Polonais ayant véritablement sauvé des Juifs au péril de leur vie n’est pas incompatible avec le devoir de vérité historique qui semble faire cruellement défaut au gouvernement populiste conservateur du parti Droit et Justice dont les remises en cause incessantes de la démocratie et de l’Etat de droit ne s’inscrivent absolument pas dans le message qu’il cherche à véhiculer à travers cette commémoration

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