Ingérence diasporique

Des personnalités juives ont publié dans la presse un appel (l’Appel à la raison – European Jewish Call for Reason) dans lequel ils expriment leur inquiétude face au blocage complet des négociations entre Israéliens et Palestiniens. La publication de cet appel favorable à une intervention active des principaux parrains internationaux a suscité la réprobation des institutions juives de Belgique. On comprend difficilement pourquoi un texte modéré et nuancé fait l’objet d’un tir groupé du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) et du Forum des organisations juives d’Anvers. Le Consistoire central israélite de Belgique s’est également lancé dans ce débat pourtant non cultuel en cosignant le communiqué du Forum d’Anvers. La doyenne des institutions juives vient donc de rompre le pacte implicite mais effectif imposant à un organe de culte de ne pas intervenir dans les affaires politiques.

Ces deux communiqués rappellent qu’Israël est une démocratie, voire la seule démocratie du Proche-Orient. Est-ce une raison valable pour écarter la diversité des opinions, le pluralisme et l’esprit critique lorsque des Juifs se prononcent sur Israël ? Non, car Israël est justement une démocratie et à ce titre, ce pays doit faire l’objet d’un traitement identique aux démocraties occidentales. Que deviendrait la démocratie israélienne si on privait les Juifs de diaspora de la liberté d’expression lorsqu’il est question de ce qu’ils considèrent aujourd’hui comme le pôle central de la vie juive ? Il est préférable de ne pas y songer tellement cette posture de godillots serviles ne ressemble pas aux Juifs.

« Il va de soi qu’un des éléments fondamentaux d’une démocratie est que les citoyens d’un pays n’interfèrent pas dans la politique d’un autre Etat démocratique », précise le communiqué du Forum des organisations juives d’Anvers et du Consistoire central. Cette affirmation aux accents très souverainistes fait écho à un adage que les ennemis de l’universalité des droits de l’Homme invoquent à chaque fois : « Charbonnier est maître chez soi ». Curieusement, ce rappel de la souveraineté des démocraties s’applique à géométrie variable. Lorsque Elie Wiesel se paie une page dans le International Herald Tribune pour affirmer que « Jérusalem est au-dessus de la politique » au motif que son nom est « mentionné plus de 600 fois dans la Torah et pas une seule fois dans le Coran », le Forum des organisations juives d’Anvers et le Consistoire central ne dénoncent pas ce flagrant délit d’ingérence dans la politique israélienne. Il est vrai qu’en prônant le statu quo et le report aux calendes grecques de toute négociation sur le partage de Jérusalem, le Prix Nobel 1986 de la paix ne fait que reprendre la position de la droite et de l’extrême droite israéliennes de refus de partage de cette ville.

Il est navrant de voir qu’une autorité morale comme Elie Wiesel puisse se laisser porter par une vague extrémiste religieuse. Si une grande figure morale catholique ou musulmane avait déclaré publiquement des propos de ce type, il serait à juste titre rangé dans la catégorie des intégristes religieux. Un ancien ministre israélien de l’Education, Yossi Sarid, certes moins versé dans la Jérusalem céleste mais sûrement mieux informé sur la Jérusalem terrestre, a pris la peine de répondre à Elie Wiesel en lui rappelant « qu’il n’y a rien au monde qui soit au-dessus de la politique. Oui, la politique crée des problèmes mais ce n’est que par elle qu’on peut les résoudre ». Il y a pire que le refus du politique : le mensonge. Elie Wiesel écrit que « chrétiens et musulmans sont autorisés à construire partout dans Jérusalem ». C’est faux. Non seulement les Arabes ne peuvent pas construire à Jérusalem mais on les expulse manu militari. Les expulsions récentes des Palestiniens du quartier de Cheikh Jarrah illustre ce phénomène. Même à Jérusalem-Ouest, on détruit un cimetière musulman d’importance historique pour y construire… un musée de la tolérance !
Si on se soucie d’Israël et qu’on souhaite que cet Etat se comporte comme une démocratie digne de ce nom, il faut s’exprimer et suivre le verset biblique « Pour l’amour de Sion, je ne garderai pas le silence… ».

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