Interventions internationales : pour l’argent et le pouvoir ?

Coup sur coup, la communauté internationale est intervenue en Libye et en Côte d’Ivoire pour, du moins officiellement, favoriser la démocratisation de ces pays. A une telle lecture « droits de l’hommiste » des événements, nombreux sont ceux qui opposent une vue qu’ils considèrent comme plus réaliste : ces interventions seraient intéressées, à but néocolonial, destinées à renforcer des intérêts économiques (pétrole, cacao, etc.) et géopolitiques (mettre en place des dirigeants plus complaisants à l’égard de l’Occident).

Dans ce face-à-face dont les médias sont friands, l’idéaliste -celui qui croit « encore » aux motivations pures des inter-ventions dites d’humanité- se trouve toujours en mauvaise posture face au cynique qui dénonce sa naïveté. En pariant qu’en politique, le pire est toujours sûr et que des intérêts sordides constituent le soubassement obligé des grandes proclamations humanistes, le réaliste désenchanté apparaît comme un esprit critique capable de déceler, comme le voulait Nietzsche, derrière l’idéal, des intérêts « humains, trop humains », c’est-à-dire médiocres.

A propos de l’Irak, puis aujourd’hui de la Libye, le cynique parle « pétrole ». Prenons-le au mot et remarquons par avance que la référence à l’or noir doit se décliner selon trois versions différentes.

Il y a tout d’abord les stratégies de certains groupes ou entités économiques, qui voient effectivement derrière les grands débats politiques leurs intérêts particuliers et soutiennent les actions (ou inactions) qui semblent favoriser, fût-ce indirectement, ces derniers. De tels acteurs de l’ombre sont toujours présents. C’est la loi des affaires dans une économie de marché ou au sein de groupes oligarchiques dominant des économies « dirigées ». Ici, le cynique, qui déconstruit les grands discours moralisateurs pour faire apparaître la dure loi de l’égoïsme, a le champ libre.

Mais il y a ensuite les intérêts nationaux. Les Etats-Unis, par exemple, ont l’obsession de la sécurisation des approvisionnements pétroliers. Pour un pays dont la religion économique dominante prône l’essence à bas prix comme un droit fondamental, cet intérêt est essentiel. Il apparaît déjà plus légitime en termes d’intérêt général que l’action des groupes privés, puisqu’il relève d’une certaine conception du bien public. Certes, ce « bien » concerne un pays particulier et peut très bien devoir être préservé au détriment d’autres parties de l’humanité, mais surtout c’est un mal à long terme si l’on songe, par exemple, aux causes proprement humaines du réchauffement de la planète. Néanmoins, le fait pour des dirigeants politiques de vouloir assurer à leur population une énergie à un prix raisonnable constitue un but légitime. Corrélativement, la volonté d’éviter que les approvisionnements d’énergie tombent entre les mains de tyrans incontrôlables ou de pirates ne peut pas être récusée sans argumentation solide.

Il reste que, même si cette argumentation est couronnée de succès, elle ne vaut encore que pour une nation particulière. La troisième dimension du paramètre économique est universelle. L’argument de la maîtrise par la collectivité internationale des sources et des routes de l’énergie peut apparaître très pertinent à ce niveau : un monde dans lequel des ressources vitales resteraient aux mains de tyrans imprévisibles contredirait l’idée suivant laquelle la planète constitue notre habitat à tous, et devrait donc être l’objet d’une responsabilité universelle.

Ces trois aspects de la question doivent chaque fois être pris en considération si l’on veut éviter une simplification outrancière des problèmes, qui ne servira qu’aux démagogues. Et certes, en matière d’intérêts non universels, la liste n’est pas exhaustive : on fait aussi parfois la guerre pour résoudre des problèmes intérieurs, préoccupation qui, si elle ne suffit pas à expliquer l’engagement vigoureux de Nicolas Sarkozy, possède cependant une part de vérité. On peut raisonner de la même façon en matière d’intérêts universels légitimes : la lutte contre le terrorisme nous concerne tous.

Pour finir, la question qui se pose aux défenseurs de l’universalisation des droits de l’homme est la suivante : comment ces intérêts à légitimité variable peuvent-ils se manifester au moindre coût pour la démocratie ? Comment les canaliser vers des régimes sans Gbagbo ou Kadhafi ?

Les batailles en cours ne concernent ni un idéal inaccessible de démocratisation radicale ni l’éternel retour du même despote. Il est question, tout en restant lucide sur les intérêts en présence, de favoriser dans le monde un peu plus de démocratie et un peu moins de kleptocratie, de brutalité et d’intolérance. Un idéalisme réaliste, si l’on veut.

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