Iran : La grande solitude d’Israël

L’accord intérimaire conclu entre les grandes puissances mondiales et l’Iran met en exergue la solitude d’Israël dans son bras de fer avec la République islamique, laquelle intègre désormais le plus légalement du monde le club des puissances nucléaires capables de se doter de la bombe une fois prise la décision politique.

Dans la nuit du 23 au 24 novembre 2013, le deuxième round des négociations entre l’Iran et le groupe des 5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité et l’Allemagne) a accouché au forceps d’un accord intérimaire. En gros, ce document prévoit le gel du programme nucléaire iranien pour six mois, en échange d’un assouplissement des sanctions.

C’était prévisible. Tellement vif est le souhait de la « communauté internationale » de prévenir le risque d’un conflit et de normaliser ses relations avec les Iraniens et si grand le désir de ces derniers de desserrer l’étau des sanctions qui étranglent leur économie et menacent la survie de leur régime, que l’issue des tractations ne faisait guère de doute. Le train des retrouvailles entre l’Iran et l’Occident lancé, Rohani élu pour cela même, il eût fallu que les Iraniens soient stupides pour le faire dérailler. Ils ne le sont pas.

Pas plus que les Occidentaux d’ailleurs. En effet, ce qui était possible en 2003, lorsque l’Iran disposait d’une poignée de centrifugeuses et que l’invasion américaine de l’Irak voisin lui faisait craindre le pire, ne l’est plus aujourd’hui. Où l’on voit qu’on n’en finit pas avec l’héritage de Bush fils.

Or, dans ce bras de fer planétaire, Israël se retrouve désespérément seul. Il a suffi qu’au grotesque Ahmadinejad succède l’affable Rohani pour que, avant même le moindre geste concret, le cordon sanitaire mis en place à grande peine autour de l’Iran ait commencé à s’effilocher. Les Américains, ayant décidé une fois pour toutes que leurs deux aventures en terre musulmane, en Irak et Afghanistan, seraient les dernières, et l’ayant fait savoir, ont ouvert aux Iraniens un boulevard. Les Européens ne pouvaient que suivre, volens nolens. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, est allé à Rome rencontrer son homologue italienne, Emma Bonino, et il paraît que le Premier ministre Enrico Letta va se rendre à Téhéran. La Grande-Bretagne, naguère adversaire acharné du régime des mollahs, ce qui lui a valu voici deux ans le saccage de son ambassade à Téhéran, vient d’y envoyer un nouveau chargé d’affaires. Le 20 novembre, David Cameron a même pris la peine d’appeler Rohani pour lui exprimer ses condoléances à la suite de la double attaque suicide contre l’ambassade d’Iran à Beyrouth. On a appris qu’il y fut question, entre autres, de l’urgence d’une solution politique à la crise syrienne, ce qui est en effet fort souhaitable. Se peut-il que Cameron ait oublié ce que lui-même n’a cessé de marteler jusqu’à présent, à savoir que l’Iran est une bonne partie du problème qu’il s’agit de résoudre ?

« Mauvais accord »

Il reste les monarchies du Golfe, aussi angoissées qu’Israël, mais avec qui la concordance d’intérêts ne saurait se traduire en alliance, et dont l’influence sur le comportement des Iraniens est proche de zéro. Et il reste la France, dont le Président vient d’être reçu en héros à Jérusalem précisément en reconnaissance de sa position en flèche contre ce que son hôte a qualifié de « mauvais accord ». Mais la France seule n’était pas en mesure d’empêcher la signature d’un accord avec les Iraniens; le moment venu, après avoir essayé, et apparemment réussi, à le rendre moins « mauvais », il lui a bien fallu rentrer dans le rang.

Alors, peut-être, la Russie, où Netanyahou s’est précipité pour y trouver l’appui qui se dérobe ailleurs ? Et pourquoi pas la Chine, ce grand gosier assoiffé de pétrole qui n’a jamais accepté de pénaliser l’Iran qu’en rechignant ? On peut toujours rêver, mais cela ne fait pas une diplomatie.

Cette solitude d’Israël ne signifie pas qu’il a tort. Bien au contraire, il est possible, probable même que les Iraniens n’aient aucune intention d’abandonner un rêve poursuivi depuis si longtemps, avec tant de constance et au prix de tant de sacrifices, et que l’accord de Genève s’avère bien, comme le craignait Laurent Fabius, un « marché de dupes ». Déjà, des divergences d’interprétation se font jour, et pas sur n’importe quel détail : l’accord confirme-t-il le droit de l’Iran à l’enrichissement de l’uranium, sa « ligne rouge » la plus rouge ? Non, si l’on en croit John Kerry, oui selon Zafari, son homologue iranien. Mais quoi qu’en dise le Secrétaire d’Etat, une chose est claire : grâce au marché conclu à Genève, l’Iran a intégré le plus légalement du monde le club des puissances nucléaires dites « du seuil », autrement dit capables de se doter de la bombe une fois prise la décision politique.

La solitude d’Israël signifie simplement que ses options se sont singulièrement rétrécies, et que celles qui lui restent sont toutes mauvaises.

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