La commémoration du 60e anniversaire de la proclamation de l’Etat d’Israël est l’occasion de faire l’inventaire de son histoire. Il ne fait pas de doute qu’il n’y aura pas plus de consensus sur ce bilan que sur les questions actuelles qui nous divisent en fonction des personnes et des groupes qui se prêteront à l’exercice.
Sans un effort réflexif et critique, une société s’étiole. Mais elle s’étiole aussi en persistant à ignorer l’histoire antérieure à la création de l’Etat. 1948 an I, pourrait-on dire, mais cet an I de la république d’Israël n’aurait pu voir le jour sans les décennies qui l’ont précédé et qui l’ont porté sur les fonts baptismaux. A l’heure où il est de bon ton de penser qu’Israël est le fruit de l’hitlérisme, autrement dit, que sa création eût été inconcevable sans la Shoah, il importe de rappeler ce que fut Israël avant l’Etat d’Israël. D’autant que cette gestation, que d’aucuns considèrent comme de la préhistoire, n’est pas non plus, contrairement à ce que l’on croit, une suite d’images d’Epinal. Faut-il rappeler que les « nouveaux historiens » se sont d’abord penchés sur la geste des pionniers pour la désenchanter de son caractère épique et mythifié (plus que mythique) et lui donner une épaisseur historique ? Retracer cette histoire, c’est commencer par dénouer le poids respectif des influences idéologiques, culturelles sociales et diplomatiques qui sont à l’origine de l’apparition d’une revendication qui va s’imposer sous le terme de sionisme. On pourrait commencer par la formule rituelle : « L’an prochain à Jérusalem ». Elle ne fait pas du sionisme un projet religieux, mais souligne que le projet politique est une sécularisation d’une injonction religieuse initiale. Pour rituelle qu’elle ait été, elle a entretenu la mémoire d’un lieu que l’exil n’a pas dissipé, même si des siècles durant, la signification qu’on lui attribuait fut exclusivement spirituelle et symbolique. Qu’ils en aient profané le sens aux dires des ultra-orthodoxes ou qu’ils l’aient concrétisée en lui donnant une orientation politique, le fait est qu’elle ne fut pas réductible à sa dimension culturelle et religieuse. Pour qu’une idée s’inscrive dans la réalité, il faut en histoire un contexte propice. Or, contrairement à la première moitié du 19e siècle, qui avait été celui des émancipations par décret des Juifs d’Europe occidentale et centrale, insufflant un optimisme aux communautés juives qui constataient avec ardeur, bonheur et bonne volonté leur intégration progressive et le consentement de leur entourage, à partir de 1870, le vent tourne. Au nationalisme ouvert et accueillant succède un nationalisme fermé qu’incarnent en France, par exemple, les anti-Dreyfusards. En Russie, le souffle libéral qui inspirait le tsar Alexandre II est suivi par une réaction de son successeur Alexandre III. A partir de 1881, toutes les espérances d’émancipation en Russie où vivent à l’époque plus de 75% des Juifs sont dissipées : il faut choisir entre émigration et révolution.
Aux racines du sionisme
Ce changement de climat est significatif : il explique pourquoi l’illustre Moses Hess, grande figure de la philosophie allemande, suscite un écho médiocre auprès des Juifs lorsqu’il les appelle en 1862 à hâter leur résurrection nationale en terre d’Israël, alors que, vingt ans plus tard, Léo Pinsker, pourtant inconnu de ses contemporains, recueille un engouement lorsqu’il leur adresse un message à peu près similaire. Il va en naître la première organisation destinée à favoriser l’immigration des Juifs en Palestine. Les persécutions sont une composante nécessaire, mais insuffisante, du projet sioniste car des persécutions, les Juifs en ont connues d’autres, lesquelles n’ont pas engendré ce réveil national. Au demeurant, le résultat le plus significatif des pogroms, qui commencent à partir des années 1880, est l’immigration massive vers les Etats-Unis, bien plus que vers la Palestine, où débarquent à peine un peu plus de 30.000 Juifs. C’est là que le contexte idéologique apporte son éminente contribution dans la manière d’élaborer la revendication juive. A l’ère des nationalités, quoi de plus normal que d’orienter dans cette direction politique, nationale et culturelle leur espérance d’un lendemain meilleur ? Ce n’est plus l’avènement messianique qui constitue leur horizon d’attente, ou alors une attente qui loin d’être repoussée à la fin des temps, est intégrée dans l’histoire, et même dans une histoire qu’ils veulent immédiate et qu’ils s’efforcent de faire advenir par une action commune qui demande efforts et dévouements.
Une double stratégie
Comment ignorer aussi le poids de l’histoire diplomatique qui n’est pas sans effet sur le devenir du sionisme ? Proche-Orient, Moyen-Orient, Levant, quelles que soient les désignations employées, après avoir été longtemps ignorée de l’Europe, voilà qu’à l’instar de l’Asie et de l’Afrique, la région attire les intérêts et les convoitises. Il est vrai que le Sultan ottoman ne parvient plus à tenir son Empire qui s’écroule de toutes parts. Il fait appel aux Allemands, aux Russes, aux Français qui arrachent des concessions. C’est de cette confusion politique qu’Arabes et Juifs vont tirer parti pour faire avancer leur cause respective qui n’apparaît pas encore antagoniste : les Juifs cherchent à s’établir, en petit nombre, en Palestine, laquelle n’est à l’époque qu’une région de très faible densité sur laquelle vivent à peine un demi-million d’Arabes. C’est dans ce contexte assez singulier que le sionisme va poursuivre ses objectifs avec une orientation bicéphale : d’un côté, un effort diplomatique initié par Theodor Herzl qui, après avoir réuni le premier Congrès sioniste, est convaincu que l’établissement d’un Etat juif en Palestine ne peut être réalisé qu’avec le concours d’une grande puissance; de l’autre, une œuvre pionnière menée par les immigrants juifs de la première et de la seconde aliya, lesquels estiment que la légitimité de droit et la pertinence de fait du projet sioniste seront déterminées par les réalisations effectuées sur le terrain. Plutôt que de hiérarchiser leur importance respective, il paraît plus juste de noter leur convergence. Cela fait-il du sionisme un projet colonial et impérial ? En vérité, les sionistes se souciaient comme d’une guigne des intérêts stratégiques et économiques de l’Empire britannique. Les Britanniques ne comptaient que tant qu’ils favorisaient leurs intérêts, et il en fut de même pour les nationalistes arabes. Dès qu’il apparut clairement que les ambitions britanniques contrecarraient les aspirations sionistes, le yishouv n’eut aucune difficulté majeure à se retourner contre le Royaume-Uni, et notamment après la Seconde Guerre mondiale, comme en témoignent les opérations d’immigration clandestine avec, comme paroxysme, l’épisode emblématique de l’Exodus, effectué contre le gré des autorités britanniques. Au regard de cette histoire qui l’a précédé, l’Etat fut moins un nouveau départ que le couronnement d’un double effort identitaire mené depuis un demi-siècle. Il ne fit cependant pas l’économie d’un conflit, resté malheureusement à ce jour, non résolu.
Développement embryonnaire de la vie sociale et politique
La période médiane entre la Déclaration Balfour et l’indépendance d’Israël avait été mise à profit par le yishouv pour créer une société autonome, quasi autarcique. Un système politique embryonnaire fonctionnait déjà avec ses partis, ses militants et ses rivalités historiques : Jabotinksy contre Ben Gourion, Ben Gourion contre Weizmann; Tel-Aviv s’imposait comme la ville des arts avec, comme fleuron, le Théâtre Habima qui, bien plus que le cinéma, drainait alors des milliers de spectateurs, ainsi qu’une littérature engendrée par la renaissance hébraïque riche en poètes et en romanciers qui constituaient la bohème artistique du yishouv. Jérusalem était, quant à elle, le phare de la vie intellectuelle avec la fondation en 1924 de l’Université hébraïque où excellaient dans les études juives Gershom Scholem et les historiens de l’Ecole de Jérusalem. En matière scolaire, se profilait déjà la concurrence entre un réseau religieux et un réseau laïque. Il ne restait plus qu’à proclamer l’Etat. La coexistence avec les Arabes de Palestine s’avérait cependant de plus en plus difficile à maintenir, tant les intérêts des deux populations devenaient contradictoires : les élites des deux côtés auraient pu décider de partager le pouvoir. Il fut jugé plus judicieux de partager le territoire. Cette logique préside toujours aux négociations actuelles.
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