Israël doit rester une cause juste

La question du rapport entre Israël et la Diaspora a toujours été abordée avec passion et intensité, précisément parce qu’elle touche au cœur de l’identité juive. Nous le constatons aujourd’hui en prenant connaissance des nombreuses réactions de désapprobation exprimées en diaspora envers l’adoption de la loi israélienne sur l’Etat-nation du peuple juif.

Même si certains s’accrochent encore en vain au principe du soutien inconditionnel au gouvernement israélien quel qu’il soit, nous, Juifs de diaspora, avons depuis longtemps sur la politique israélienne la même liberté de jugement et d’expression que les citoyens israéliens. Mais aujourd’hui, les critiques que nous exprimons ne portent pas sur la politique étrangère ni sur le conflit proche-oriental. Elles touchent à la nature même de l’Etat d’Israël. Nous avons le sentiment qu’Israël, Etat juif et démocratique, est en train de devenir progressivement une démocratie ethnique se rapprochant doucement, mais sûrement des « démocratures » d’Europe orientale et s’éloignant pour de bon des démocraties occidentales.

Cette orientation illustrée par loi sur l’Etat-nation du peuple juif est insupportable, car nous avons toujours éprouvé la nécessité de nous engager pour Israël, une cause que nous avons toujours considérée comme juste et vitale pour le peuple juif, d’autant plus que nous avons toujours envisagé le sionisme comme un mouvement d’émancipation nationale porteur des valeurs humanistes, démocratiques et universelles de l’Occident. Et à cet égard, la déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948 nous a toujours confortés dans notre jugement.

Pour nous, le sionisme a toujours eu pour but la création d’un Etat juif et démocratique qui honore l’injonction biblique d’être la « lumière pour les nations » censée incarner des valeurs inspirant aussi bien les Juifs que les non-Juifs. Cet idéal accompagne Israël depuis sa création il y a 70 ans. Pour s’en convaincre, il est bon de relire le discours prononcé par Gershom Scholem lors d’une manifestation de soutien à Israël organisée à Zürich le 18 juin 1967. Cet éminent intellectuel, grand spécialiste de la mystique juive, rappelle cet idéal humaniste en soulignant que « tout homme pour qui la liberté et l’engagement humain ont un sens saura et comprendra ce que signifie cet Etat des Juifs et la grande édification qui est en arrière-plan ».

Il serait difficile de répéter aujourd’hui les propos de Scholem quand on prend connaissance de cette loi sur l’Etat-nation du peuple juif. Elle nie toute notion de progrès démocratique, de justice et de dignité humaine. Les poids lourds du gouvernement israélien, de Benjamin Netanyahou à Naftali Bennett en passant par Ayelet Shaked, nous disent que nous ne comprenons rien et prétendent que cette loi préservera le peuple juif ! S’ils pensent que la négation des valeurs juives et universelles peut garantir l’avenir du peuple juif, ils risquent alors de nous entraîner vers le désastre. Cette loi est en fait l’aboutissement d’un processus engagé depuis 50 ans et par lequel les nationalistes religieux imposent à Israël et à l’ensemble du peuple juif leur vision du monde.

Naftali Bennett, ministre israélien en charge des Relations avec la Diaspora, est très mal inspiré lorsqu’il qualifie de « grotesques » les craintes exprimées récemment par Ron Lauder, le président du Congrès juif mondial, en ce qui concerne la loi israélienne sur l’Etat-nation. Ce défenseur inconditionnel d’Israël a fait preuve de lucidité en rappelant aux dirigeants israéliens l’esprit éclairé du sionisme que les Pères fondateurs ont inscrit dans la déclaration d’Indépendance. Comme s’il fallait vivre en diaspora pour comprendre que le sionisme ne peut être réduit à un vulgaire particularisme ethnique et religieux et qu’Israël n’a de raison d’être que dans un cadre démocratique. Shana Tova.

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