Israël doit s’ouvrir au monde arabe

Personne n’aurait imaginé que la chute de Ben Ali en Tunisie entraînerait celle du dictateur égyptien. Si le chemin vers la démocratisation du monde arabe est long et rempli d’incertitudes, Israël doit saisir ces bouleversements comme une opportunité et non se ranger du côté des dictatures arabes effrayées par cette évolution.

 
Il se passe des choses inédites dans le monde arabe. Il y avait des émeutes de la faim, des manifestations antioccidentales contre le blasphème ou contre Israël, toutes sortes de mouvements. On n’avait cependant jamais vu encore de processus révolutionnaire de cette ampleur en faveur de la démocratie et des libertés. Si ce qu’ont montré les bouleversements de Tunis et du Caire est difficile à cerner, il est évident que ces révoltes se sont faites au nom des principes de la démocratie libérale et non au nom de l’islam. L’introduction des nouveaux moyens de communication, comme internet et le téléphone portable, a bouleversé le cours des choses.
A cet égard, il est désormais extrêmement difficile de fermer une société. Aujourd’hui, une question brûle les lèvres : le monde arabe emprunte-t-il enfin le chemin de la démocratie ? On observe un emballement révolutionnaire, et il est toujours heureux de voir des peuples se révolter contre des dictateurs. Mais une fois l’effervescence passée, des mécanismes plus complexes se mettent en place et montrent à quel point il est difficile de garder le cap vers la démocratie.
Procéder par étapes
Avi Primor, diplomate et ancien ambassadeur d’Israël en Belgique et en Allemagne, y voit une chance d’évolution vers la démocratie, mais ne néglige pas que le chemin est long et hasardeux : « Il peut y avoir des hauts et des bas. Il suffit de penser à la Révolution française. Entre le 14 juillet 1789 et l’établissement définitif d’une démocratie parlementaire, de nombreuses années se sont écoulées. La démocratie ne repose pas simplement sur la volonté d’une minorité agissante qui imposera un régime, mais elle apparaît plutôt comme le résultat d’une évolution des esprits et des concepts politiques. Cela prend du temps ».
Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, partage le point de vue de son compatriote sur la nécessité de procéder par étapes, tout en étant plus pessimiste : « Dans l’immédiat, le monde arabe peut se démocratiser jusqu’à un certain seuil. Si on pense à la démocratie libérale telle qu’elle est appliquée en Occident, je doute que cela soit possible. C’est un processus long et compliqué. Le modèle de la démocratie occidentale se fonde sur l’existence d’une classe moyenne cultivée. Pour être démocrate, il faut lire et écrire. Par ailleurs, ce régime est fondé sur une certaine vision du monde affirmant la centralité de l’individu. Ce régime politique est par définition laïque : il y a nécessairement séparation entre la religion et l’Etat. Et dans l’islam, c’est extrêmement difficile. C’est pourquoi il est compliqué d’imaginer quelque chose qui ressemble à notre modèle de démocratie ».
Parmi les motifs qui n’incitent pas les Occidentaux à exprimer complètement leur enthousiasme pour le processus entamé en Egypte figure la présence d’un mouvement islamiste aussi bien organisé et implanté que les Frères musulmans. S’il est vrai que ce n’est pas en leur nom que la révolte s’est enclenchée, ces derniers se placent petit à petit au cœur du mouvement qu’ils ont pris en marche. Dans un pays largement islamisé et dépourvu d’Etat-providence, où les islamistes ont réussi à quadriller la société avec des réseaux caritatifs importants, la crainte de voir les Frères musulmans occuper l’espace politique est grande. « Il ne faut pas paniquer quand on évoque cette confrérie islamiste », tempère Elie Barnavi. « Elle est traversée par des courants contradictoires et tant que l’armée gère la transition, elle veillera scrupuleusement à les neutraliser. N’oublions pas que l’armée égyptienne aime encore moins les islamistes que les Occidentaux ».
Israël aligné sur la Libye
Parmi les moins enthousiastes à l’égard de ces bouleversements politiques, on retrouve Israël. On pourrait s’en étonner d’ailleurs. Non seulement « la seule démocratie du Moyen-Orient » n’a pas salué chaleureusement ce processus, mais son gouvernement s’est aligné sur la position de la Libye et de l’Arabie Saoudite, des régimes qui sont effrayés par ce qui se passe en Tunisie et en Egypte, alors que Moubarak a essayé de faire passer les protestataires pour des marionnettes occidentales et sionistes ! « La meilleure chose que nous, Israéliens, devons faire, c’est nous taire », commente Yossi Alpher, co-rédacteur en chef du magazine israélo-palestinien en ligne Bitterlemons.org et ancien conseiller spécial d’Ehoud Barak lors des négociations de Camp David en 2000. « Tout ce que nous dirons fera l’objet d’incompréhension et se retournera contre nous. Mais je suis conscient que garder le silence est une chose extrêmement difficile pour les politiciens israéliens ». Pour d’autres, il ne faut pas se taire, mais bien réfléchir avant de se lancer dans des déclarations officielles. « Ils auraient pu dire tout simplement qu’ils regardent avec intérêt la quête de démocratie du peuple égyptien et qu’ils sont prêts à travailler avec le nouveau gouvernement, d’autant plus qu’il sera la véritable expression de la volonté du peuple. C’était probablement trop compliqué », regrette Elie Barnavi.
La droite israélienne agite effectivement le spectre d’un scénario à la palestinienne tel qu’il s’est produit à Gaza : une prise du pouvoir légale des islamistes suite à la tenue d’élections libres. Et par voie de conséquence, une remise en cause des accords signés avec Israël. « La réaction du gouvernement Netanyahou relève de l’hystérie plutôt que de l’analyse politique. Ce n’est pas parce que Moubarak tombe que la paix sera dénoncée », observe Elie Barnavi. « Cela ne se passe pas de cette manière. La paix avec Israël demeure une pièce importante du dispositif égyptien. Des liens étroits avec les Etats-Unis ont été noués entre les officiers égyptiens et les Etats-Unis, ne serait-ce qu’en raison de leur formation dans les académies militaires américaines. Les Egyptiens ne prendront pas le risque de briser tout ce dispositif ». Et de préciser : « La paix ne correspond pas seulement à des intérêts israéliens. Elle apparaît clairement comme la pierre angulaire de la stratégie politique et militaire égyptienne. Ce n’est pas simple de se retourner contre Israël et de dénoncer un traité de paix qui fonctionne malgré tout ».
Moubarak, un ami fini
Beaucoup d’Israéliens, à l’image de leur gouvernement, regardent l’évolution actuelle du monde arabe d’une manière crispée, et le réflexe israélien typique est sécuritaire : ils ne font plus confiance à qui que ce soit, même pas aux Américains qui ont lâché Moubarak et qui risquent de lâcher Israël un jour.
Fallait-il soutenir Moubarak jusqu’au bout ? « Je pense qu’Obama a fait ce qu’il fallait », répond Avi Primor. « Moubarak est certes un ami des Etats-Unis, mais un ami fini. Il ne faut pas associer le nom des Etats-Unis avec des régimes dictatoriaux dépassés. Les masses doivent s’identifier aux Américains et non pas les assimiler au dictateur. Je veux bien critiquer Obama pour sa gestion du dossier israélo-palestinien, mais en ce qui concerne l’Egypte, il a manœuvré intelligemment ».
Avi Primor ne partage pas la réaction de ses compatriotes. Il est convaincu que ces changements constituent une chance pour Israël qui devrait en profiter pour s’ouvrir au monde arabe. « A force de ne suivre que nos instincts, nous perdons le sens des réalités et nous commettons de graves erreurs d’appréciation », fait-il remarquer. « Nous avons toujours prêché, à juste titre d’ailleurs, que le jour où le monde arabe se démocratisera, nous aurons une vraie chance d’une paix réelle et durable. Pour la simple et bonne raison qu’il n’y a jamais eu de guerre entre deux démocraties libérales. Or, quand cette chance se dessine, nous réagissons négativement », constate-t-il avec regret.
Une chance pour Israël dans la mesure où, pour la première fois, les manifestations du Caire ne sont pas dirigées contre lui. « Effectivement, il y a eu très peu de cris de haine contre Israël ou les Etats-Unis », acquiesce Elie Barnavi. « Paradoxalement, les seules qui ont essayé d’agiter l’épouvantail israélien, sioniste ou occidental, ce sont précisément les autorités égyptiennes ! Les masses arabes semblent sortir de la posture victimaire. Elles ne se présentent plus comme les victimes de l’Occident ou d’Israël, mais comme celles de leur propre incapacité à se doter d’un régime démocratique. De ce point de vue, il y a un potentiel de promesses intéressant. Si c’est vrai, tous les espoirs sont permis ».
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