Israël : Du compromis à la compromission

L’entrée des Travaillistes d’Ehoud Barak dans le gouvernement Netanyahou met fin aux doutes sur la proximité politique entre ces deux hommes ayant servi dans la même unité d’élite à l’armée. Si l’avenir peut réserver bien des surprises, cette décision compromet énormément la crédibilité et l’avenir du Parti travailliste.

Lorsque Ehoud Barak est apparu dans la vie politique israélienne, frais émoulu de l’armée, ses adversaires au sein du Parti travailliste dont il briguait la direction avaient lancé l’expression « compatible-Bibi », pour mettre en garde les jeunes et moins jeunes que Barak avait beau être né au kibboutz et y avoir grandi, son enracinement travailliste était plus que superficiel. Il en avait gardé une certaine dose de pragmatisme, mais somme toute, il était bien plus proche de Netanyahou, dont il avait été le commandant dans l’une des plus prestigieuses unités d’élite de Tsahal. Or, pour un militaire de carrière, il va sans dire que la fraternité des armes vaut plus que la camaraderie au sein d’un parti. Autrement dit, Netanyahou était moins un adversaire politique et idéologique qu’un ancien compagnon d’armes. Le soupçon semblait, à l’époque, énorme et grossier : Bibi n’avait cessé durant trois ans d’exciter l’antagonisme gauche/droite, y compris et surtout pendant la campagne durant laquelle il affrontait Barak. Le leader travailliste pouvait bien avoir des défauts, il ne méritait guère d’être logé à la même enseigne. Le retrait du Liban décrété par Barak avait rendu l’allégation dérisoire : l’idée de quitter le Liban n’avait jamais effleuré Netanyahou. Quelques mois plus tard, l’accusation renaissait pourtant au sein de la gauche divisée sur l’échec du sommet de Camp David : pour les uns, les concessions présentées par Barak étaient de loin les plus audacieuses jamais proposées par un premier ministre en Israël. Quand bien même l’accord de paix n’avait pas abouti, Barak avait posé le cadre de tout plan à venir. Sa contribution décisive et historique excluait définitivement toute comparaison avec Netanyahou. Pour les autres, en revanche, en déclarant sa personnalité véritable, qui plus est, en décrétant qu’Israël n’avait pas de partenaire pour la paix, Barak confirmait à quel point ses vues s’étaient gravement rapprochées de celles de son adversaire du Likoud, à la seule nuance près que celui-ci avait établi son jugement a priori tandis que Barak s’y était rendu a posteriori.

La raison d’Etat

Globalement, ceux qui avaient pressenti la proximité entre Bibi et Barak formaient les bataillons de la gauche radicale tandis que ceux qui admiraient encore en Barak l’audace et la détermination se rangeaient du côté de la gauche sioniste. Nous fûmes de ceux-là et n’avons cessé de rappeler dans ces colonnes, en dépit des vicissitudes, cette vertu initiale du leader travailliste. Dix ans après, il faut se rendre à l’évidence : les premiers avaient raison. Bibi-Barak : cherchez la différence. Elle est minuscule, d’autant que Netanyahou prétend avoir mûri tandis que Barak s’est rapproché de la droite au moins en ce sens qu’il en partage aujourd’hui le pessimisme. Barak n’a pas accordé le moindre crédit à la négociation entamée à Annapolis. Dans la conjoncture actuelle, il estime que la création d’un Etat palestinien est une chimère dangereuse. C’est ce que pense également Netanyahou qui a refusé, de surcroît, de se prononcer pour le principe même d’un Etat palestinien à côté d’Israël. Tout au plus s’est-il engagé à respecter les accords signés par les gouvernements qui l’ont précédé. Outre que cela n’a rien de neuf, qu’il y est même obligé au nom de ce que l’on appelle la continuité gouvernementale, ce qui est plus surprenant et ce qui vraisemblablement lui a échappé, c’est que, ce faisant, il a repris à son compte la formule exigée du Hamas pour participer à un gouvernement d’union nationale. Bien sûr, le Likoud n’a ni les méthodes ni la finalité du Hamas, mais les voilà pris dans la même logique. La Déclaration de principes d’Oslo leur reste en travers de la gorge. Certes, Netanyahou a tout de même décidé de s’y ranger alors qu’il n’est pas sûr que le Hamas y consente. Seulement voilà, que fait Barak dans cette galère ou plutôt que va-t-il faire ? Les partisans de Barak ont une réponse toute prête : la raison d’Etat. Elle passe avant l’avenir du parti, et même avant la crédibilité d’Ehoud Barak lui-même qui a multiplié les déclarations avant, pendant et après les élections selon lesquelles il ne ferait pas partie d’un gouvernement de droite nationaliste. Ce n’est vraisemblablement pas la conclusion du dossier palestinien qui l’a déterminé à rejoindre le gouvernement, entraînant derrière lui les débris de son parti qui se trouve au plus bas de sa popularité. Barak n’a même pas invoqué l’argument pour justifier le Rubicon qu’il a allègrement franchi. C’est dire comme le problème palestinien reste pour lui encore insoluble. L’argument de la crise économique est irrecevable : le ministère du Trésor reste entre les mains de Netanyahou et les finances sont un domaine dans lequel Barak n’a pas de compétence particulière. De plus, si telle était la priorité réelle, il leur suffisait de promettre au futur gouvernement de voter le budget.

Une clarté nécessaire

Il ne reste plus que deux hypothèses : l’entrée au gouvernement de Barak se justifierait par l’urgence de traiter le dossier du nucléaire iranien ou la nécessité impérieuse de rassurer la communauté internationale inquiète de la désignation d’un gouvernement dont Netanyahou est le président du conseil et Lieberman le ministre des Affaires étrangères. Barak est convaincu qu’il est mieux placé que quiconque pour gérer le défi iranien. Redoutant l’incertitude d’un homme politique inexpérimenté, les Israéliens préfèrent voir Barak persévérer dans ses fonctions ministérielles. L’avenir tranchera donc si sa participation valait la peine de compromettre le parti dans une telle alliance. Les Travaillistes ont eu trois ans pour démonter leur capacité d’influence : elle a été minime. Comment peut-on logiquement espérer qu’il en soit autrement dans un gouvernement où les Travaillistes ne seront que cinq pour faire entendre leurs voix. Barak estime que l’heure n’est pas propice à des bouleversements dans la conjoncture actuelle dominée par l’Iran d’une part et le poids croissant du Hamas de l’autre. Mais ne voit-il pas qu’une telle attitude ne fait qu’affaiblir, côté palestinien, le poids de Mahmoud Abbas ? Et même si le réalisme l’imposait, ne devrait-elle pas être infléchie par la détermination exprimée par Barack Obama d’agir et vite? Pourquoi donc ne pas préparer l’opinion israélienne et l’opinion palestinienne dans ce laps de temps où la paix est impossible à ce qui adviendra ensuite ? Au lieu de l’ambiguïté, au lieu des formules creuses, il importe de commencer à changer le discours, ici et maintenant, sur les implantations, sur l’occupation, sur l’usage de la force, sur la dernière opération militaire. Qu’on ne sous-estime pas cette affaire de discours, c’est comme cela que la droite a changé les mentalités en Israël comme en diaspora. Amos Oz avait déclaré au début de la campagne électorale que le Parti travailliste avait rempli sa mission historique. Voilà aujourd’hui qu’avant de se retirer de la scène, il se déshonore. Pour éviter ce sort funeste, il ne lui reste plus que cette dernière issue : tenir au gouvernement un discours clair. C’est à cette condition que le Parti travailliste parviendra, peut-être, à racheter sa dernière compromission. A bon entendeur, salut !

Un prélude à des négociations ?

La décision de Barak de rejoindre le prochain gouvernement a un précédent : en 1977, Moshe Dayan quittait le Parti travailliste pour rejoindre la coalition du Likoud formée par Menahem Begin qui venait d’accéder au pouvoir. Il n’avait pas résisté à la tentation de prendre la tête du ministère des Affaires étrangères, ce qui à l’époque lui avait valu l’opprobre de ses camarades. Telle quelle, sa décision constituait une mise en cause de la loyauté en politique qui implique d’assumer une défaite et non de fuir le bateau qui venait de subir une première défaite (mais pas la dernière). Dayan a invoqué lui aussi la raison d’Etat et ne pouvait, à juste titre, révéler publiquement que des conversations diplomatiques avec l’Egypte étaient à l’ordre du jour. Celles-ci allaient déboucher sur un entretien secret entre Dayan et un haut responsable égyptien, puis enfin à la fameuse visite de Sadate à la Knesset, prélude aux négociations directes et au traité de paix dont on vient de célébrer les trente ans de solidité. Dayan, qui, contrairement à Barak faisait cavalier seul, eut raison après-coup d’agir comme il l’a fait. Il suffit de se reporter aux témoignages des participants du sommet de Camp David en septembre 1978 pour savoir que son intervention, couplée avec celle d’Ezer Weizmann, a été capitale pour convaincre Menahem Begin d’accepter l’ultime compromis proposé par le président américain Jimmy Carter.

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