Israël et ses paradoxes

Dans Israël et ses paradoxes (éd. Le Cavalier bleu), Denis Charbit, professeur en sciences politiques à l’Open University d’Israël et correspondant de Regards, s’attaque aux idées reçues que génère Israël en les questionnant et les déconstruisant. Il présentera ce livre au CCLJ le mercredi 29 avril 2015 à 20h30 à l’occasion d’un débat sur les passions que suscite Israël.

Qu’Israël suscite les passions n’est pas une idée reçue, c’est bien une réalité…

Israël ne laisse certes pas indifférent, mais il ne faut pas pour autant croire que tout le monde soit passionné par le sujet. Il n’empêche que le conflit israélo-palestinien génère de nombreuses idées reçues sur Israël tant admiratives que réprobatrices, même si ces dernières sont aujourd’hui beaucoup plus nombreuses. Dans la préface qu’il a bien voulu rédiger, Elie Barnavi souligne l’ignorance crasse sur laquelle se fondent les idées reçues sur Israël. Beaucoup de gens parlent d’Israël sans même connaître sa démographie et sa superficie ! L’angle d’attaque que j’ai choisi d’adopter consiste néanmoins à m’interdire de mépriser ou de balayer d’un revers de manche tout cliché que j’ai pu entendre sur Israël. Je ne commence pas par taxer ceux qui les diffusent d’antisémitisme, d’antisionisme ou d’ignorance. Je prends au sérieux ces idées reçues pour mieux les questionner. Cela me permet de les nuancer, de les remettre en cause, voire de les déconstruire complètement, qu’elles soient ou non favorables à Israël.

Chaque idée reçue ne contient-elle pas une part de vérité, aussi infime soit-elle ?

Bien sûr, et c’est d’ailleurs le point de départ de tous les volumes de la collection Idées reçues des éditions Le Cavalier bleu. Prenons l’exemple de l’idée selon laquelle Israël est un Etat théocratique. Si certains affirment cela, c’est précisément parce que des Israéliens font remarquer que ce n’est pas un Etat tout à fait laïque. Pour autant, sa situation particulière n’en fait pas une théocratie. Je montre d’ailleurs dans quelle mesure Israël présente les caractéristiques d’un Etat laïque. La réalité d’Israël ne se réduit ni à une image d’Epinal, comme les amis d’Israël, aveuglés par leur objet d’admiration, voudraient le croire, ni à un Horror picture show, comme ses ennemis l’imaginent. Tel est le défaut des premiers et l’imposture des seconds : les amis d’Israël sont partiels et ses ennemis sont partiaux. Mais les deux nient la complexité des choses ; ils l’ignorent et ne veulent même pas la saisir. Et à ne pas tenir compte des limites du droit d’Israël, à passer outre les limites de la Palestine, ils pourraient tous les deux plonger la Palestine et Israël dans l’abime.

« Israël instrumentalise la Shoah à des fins politiques ». Cette idée reçue est-elle la plus délicate que vous ayez eu à traiter ?

Oui, car il s’agit du chapitre qui m’a le plus écarté de l’exercice permanent de dialectique dans la rédaction de ce livre. Il est vrai que la présence de la Shoah dans le discours public pose inévitablement la question de son instrumentalisation. Mais à cet égard, je propose d’emblée une distinction fondamentale entre deux catégories de discours. La première se rapporte à l’impact qu’a eu la Shoah sur les Juifs rescapés ou contemporains de cette tragédie dans leur rapport au monde et leur rapport à toute vérité sur la condition humaine et l’identité juive. La seconde catégorie consiste à emprunter le mot Shoah ou tout mot du lexique spécifique de la Shoah concernant ses exécutants, ses victimes, ses modes opératoires, ses lieux (ghettos, SS, solution finale, centre d’extermination, camp de concentration, etc.) dans un sens strictement analogique, dans le but de disqualifier un Etat, un homme politique, un peuple, un groupe d’individus, une politique, une conduite individuelle et collective au-delà de cet espace-temps de la Shoah, à savoir l’extermination des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Tout ce qui relève de la première catégorie mérite compréhension, écoute et respect. La seconde catégorie, celle de l’analogie n’échappe pas à la manipulation. Il faut s’en méfier et l’aborder avec vigilance, voire méfiance.

Pays aux nombreux paradoxes, Israël est-il finalement un Etat normal comme ses fondateurs l’imaginaient ?

Si l’objectif formel a été atteint, l’aspiration à devenir un « Etat comme les autres » a toujours été l’objet d’un malentendu ou d’une polysémie, car nul mot ne vient s’adosser aux « autres » pour lui donner un sens précis. Foncièrement, ce que l’on entend par là est la légitimité même de la revendication sioniste fondée sur un principe d’égalité : un Etat comme les autres, au même titre que celui des autres peuples, en vertu du même droit. Mais le conflit et l’état de guerre permanent ont brouillé l’idéal de normalité. Pourtant Israël est bien un « Etat comme les autres », ce qui ne le dispense guère de rendre compte de ce qu’il est, ni de rendre compte des comptes sur ce qu’il fait, et dont mon livre est en quelque sorte le compte-rendu.

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