Les manifestations organisées à Tel-Aviv contre les immigrés africains et les expulsions musclées des immigrés illégaux posent a question du rapport compliqué entre morale et politique. Cette problématique qui ternit l’image d’Israël questionne surtout l’identité juive et démocratique de cet Etat.
En 1912, il y a un siècle, l’écrivain hébraïque Yossef Haim Brenner comparait la morale juive en diaspora à la morale sexuelle que pratiquent les eunuques dans un harem. A l’échelle individuelle, cela va de soi, tout un chacun, juif ou non, est capable de prendre une décision d’ordre moral concernant la sphère personnelle, familiale, professionnelle et communautaire. Pour que cela soit le cas également au niveau collectif, il faut que le peuple dispose d’un pouvoir de décision incarné par la souveraineté démocratique. L’émancipation juridique et politique a offert aux Juifs de diaspora le droit de vote en Europe, ce qui leur confère une responsabilité civique qui donne tout son sens à leur choix politique, mais qui ne les engage non en tant que Juifs -lesquels sont dépourvus d’expression politique collective-, mais en tant que citoyens de la Belgique, de la France, des Etats-Unis, c’est-à-dire en fonction de la collectivité nationale dont ils sont les membres de plein droit.
Par cette image forte, Brenner montrait le revers de cette morale qui est exemplaire dans les principes, mais qui ne disposait guère d’espace politique adéquat pour être réalisée à l’échelle de la cité. Il n’y a pas grand mérite, pensait-il, à être perçu comme le parangon de la morale lorsqu’on est privé des moyens de l’appliquer à l’échelle collective. Telle était pour lui l’une des raisons d’être d’un Etat juif. Cela ne voulait pas dire qu’une fois le cadre politique indépendant et souverain créé, la morale juive s’incarnerait comme par enchantement. Mais la condition pour que cette morale s’exerce suppose qu’un lieu de pouvoir existe à partir duquel la nation juive, par la voix de ses représentants, serait mise à l’épreuve.
« Ein Brera »
L’Etat d’Israël est donc bien la structure adéquate où les décisions deviennent collectives et engagent tous les citoyens. Parce qu’il est défini officiellement comme Etat juif et démocratique, il oblige non seulement tous les citoyens d’Israël quels qu’ils soient, mais la nation juive, en particulier, qui s’y est rassemblée pour décider collectivement du sort du pays. Le conflit israélo-arabe qui a rythmé et meurtri son histoire a donné une tournure existentielle à cette notion de « destin d’Israël ». C’est donc le plus souvent en termes de survie que l’on envisage ses destinées. Cette légitime préoccupation explique que l’on ait moins posé les choses en termes de choix, de « pour » et de « contre » – ce qui implique une maîtrise du temps et un délai de réflexion avant de prendre la bonne
décision. Toute décision semble toujours en Israël prise dans l’urgence. Il n’est pas surprenant que l’expression la plus usuelle pour caractériser les décisions prises par l’Etat souligne un processus qui est à l’opposé de cette démarche réflexive et critique : celles-ci relèvent le plus souvent du « ein brera » (on n’a pas le choix), escamotant ainsi ce qui est la condition même de la morale : la liberté de choisir, de suivre une voie déjà tracée ou d’en emprunter une autre.
Si j’ai ouvert cette analyse par une longue réflexion sur le sens d’Israël, c’est que l’actualité est dominée ces derniers jours non tant par la reprise de la protestation sociale ou par l’éventualité d’une attaque contre les installations nucléaires en Iran, mais par l’afflux de réfugiés et de travailleurs immigrés en Israël et l’événement qu’a constitué l’expulsion d’une centaine d’entre eux. On a d’abord laissé pourrir la situation pour qu’elle déborde, pour qu’elle explose sur le terrain et justifie, aux yeux de l’opinion publique, la première mesure exécutée manu militari : l’expulsion. On a donc attendu que dans les quartiers défavorisés, les plus faibles et les plus démunis s’en prennent à plus faibles qu’eux pour décréter cette mesure irréversible.
Il ne manque pas de ministres dans ce gouvernement qui apprécient par-dessus tout la franchise et dénoncent les euphémismes, les circonvolutions, les périphrases : un chat est un chat, un Arabe est un Arabe et un étranger… un étranger. C’est donc qu’il n’a rien à faire ici. Et pour bien justifier qu’aucune autre mesure n’aurait pu être prise, tous les arguments ont été mobilisés, et parmi eux, les plus sordides : on a longtemps laissé faire, il faut maintenant agir, et le plus vite sera le mieux; ces étrangers venus d’Afrique apportent avec eux les pires maladies, dont le sida et toute épidémie potentielle; une députée du Likoud a démontré sa créativité en décrivant la présence prolifique des étrangers comme un cancer malsain qui met en danger la majorité juive d’Israël; il y a donc là un danger démographique de la plus haute gravité pour l’avenir du pays. Le ministre de l’Intérieur, Elie Yishaï, dont les propos ont été les plus abjects, s’est même rendu à l’aéroport pour surveiller de près les opérations d’expulsion de Soudanais et se féliciter de l’efficacité de ses ordres.
Un peu de générosité
Pourquoi donc cette urgence ? Parce qu’au même moment, des Erythréens qui sont en danger dans leur pays arrivent en Israël par le Sinaï ? Israël a accueilli les Soudanais durant la guerre civile au Darfour. N’était-il pas plus juste d’aller au bout de sa mission humanitaire et de préconiser un programme de reconduction à la frontière selon des modalités dignes ? Plutôt que ces arrestations, il eût été plus indiqué de permettre aux enfants de réfugiés de terminer leur scolarité, d’offrir un délai de préparation pour que les réfugiés organisent leur départ, règlent leurs affaires avec leurs employeurs, leurs propriétaires, leurs voisins, et se séparent des Israéliens qu’ils ont fréquentés et côtoyés durant leur séjour. Avec un peu de générosité, Israël aurait pu même accueillir un petit nombre de réfugiés qu’il aurait invité à rester pour la contribution qu’ils ont accomplie durant leur séjour. Il suffisait d’aller demander aux associations d’aide aux réfugiés et aux sans-papiers qui connaissent de près ces hommes et ces femmes dignes, nobles et admirables. Une telle décision n’aurait pas résolu les problèmes des Soudanais qui s’en retournent chez eux dans un mélange de satisfaction et d’inquiétude. Une telle décision n’eut pas été bienvenue dans le seul but d’améliorer l’image de marque d’Israël qui n’est pas très brillante; elle aurait surtout montré à 2.000 ans d’histoire juive qui nous contemplent qu’Israël peut être exemplaire et que l’invocation de son histoire ancienne n’est pas, comme ses détracteurs le prétendent, une instrumentalisation du passé pour ses intérêts propres, mais une préoccupation réelle pour tous ceux qui sont exposés à cette condition si précaire et funeste de réfugié.
Cela n’aurait été qu’un geste, mais la politique est faite de gestes également. Et symbole pour symbole, plutôt qu’une chasse à l’homme dans les rues de Tel-Aviv pour en expulser 143, j’aurais préféré qu’Israël annonce la naturalisation de 143 réfugiés. Bien sûr, mesure répressive ou mesure libérale, nous ne sommes pas dispensés d’élaborer une politique. Le temps est venu de le faire. L’affaire est loin d’être neuve, mais c’est seulement maintenant que le gouvernement admet sa nécessité. Cette politique ne peut être prise en deux temps trois mouvements. Les aspects engagés sont multiples : sociaux, économiques, diplomatiques et moraux. Elle doit être l’objet d’un débat public. Il faut que les associations des droits de l’homme puissent participer à la réflexion, que les partis, les syndicats et le patronat s’en mêlent, que les édiles locaux, les intellectuels, les experts de la santé, de l’éducation et du logement prennent leur part. Ce débat ne doit pas être une confrontation droite/gauche. Il ne saurait l’être d’ailleurs, car il n’y a pas ou plus de gauche au Parlement. Ce n’est pas l’image d’Israël qui est en jeu. C’est son identité : juive et démocratique.
Réfugiés ou travailleurs immigrés ?
Mettons un peu de clarté dans cette affaire. Rappelons, tout d’abord, la distinction essentielle entre un travailleur immigré et un réfugié : le premier peut être expulsé, pas le second qui a droit à la protection collective en vertu des conventions internationales établies après la Seconde Guerre mondiale pour tirer les conséquences de ce qui s’était passé.
Israël fut, à l’époque, l’un des Etats les plus déterminés à faire adopter une convention protectrice envers tout être humain dont les jours étaient en danger dans son pays natal. Maintenant que son tour est venu de l’appliquer, il s’en mord les doigts. Israël s’abstient de faire cette distinction alors que c’est le devoir de tout Etat démocratique de procéder à une telle clarification et vérification lorsqu’il y a litige entre les pouvoirs publics et l’étranger. Dès qu’une guerre civile ou un conflit prend fin, le Haut-commissariat aux Réfugiés déclare que les réfugiés qui ont quitté le territoire pour échapper au danger peuvent et doivent revenir chez eux. C’est le cas
aujourd’hui des Ivoiriens depuis que Ouattara a été élu président, et c’est maintenant le tour du Sud-Soudan, où un Etat vient d’être créé pour les chrétiens dont une partie s’était réfugiée en Israël.