Face à l’accord iranien, le Premier ministre Netanyahou n’envisage d’autre option que son abandon pur et simple. Quitte à provoquer une crise diplomatique majeure.
Appelez-le « Monsieur Iran ». C’est le surnom gagné par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, depuis 22 ans qu’il livre bataille contre le nucléaire iranien. Et s’il fallait ne garder qu’une image de sa politique étrangère, ce serait sans conteste quand il a exhorté en 2012 l’Assemblée générale des Nations Unies à arrêter Téhéran dans sa course au nucléaire en brandissant le dessin d’une bombe prête à exploser sur laquelle il a lui-même tracé une ligne rouge.
Difficile, dans ces conditions, d’imaginer Netanyahou infléchir sa position. L’accord sur le nucléaire signé à Vienne après douze années de négociations, le 14 juillet 2015, par l’Iran avec les 5+1 (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Chine, Russie et Allemagne) n’y changera rien. Au contraire, plus déterminé que jamais, le Premier ministre israélien a dénoncé une « erreur historique ». Se rêvant en Churchill moderne face à un nouveau Munich, il a prophétisé pour la communauté internationale le déshonneur et la guerre, « peut-être la guerre la plus horrible de toutes », a-t-il déclaré début août, à la conférence des présidents des Fédérations juives des Etats-Unis et du Canada. Son intention est désormais de tout faire pour empêcher la ratification de l’accord par le Congrès américain, le 15 septembre. Au risque de ruiner une relation avec Washington déjà fortement dégradée.
Pas l’accord idéal
Sur le fond, personne en Israël ne pense que l’accord avec l’Iran soit un bon accord. L’idéal aurait été de démanteler la totalité de ses installations nucléaires et de lui interdire tout enrichissement d’uranium. Mais l’idéal peut-il être atteint dans une négociation diplomatique ? « Demander à l’Iran de démanteler tous ses sites nucléaires est aussi irréalisable que de demander à Israël de démanteler toutes ses colonies pour la paix », ironise Meir Javefander, un journaliste israélien d’origine iranienne.
L’accord de Vienne est le fruit d’un compromis ; il est donc par nature imparfait. En obtenant le démantèlement des sites et leur inspection par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), la communauté internationale s’assure que l’Iran ne puisse accéder au nucléaire militaire dans les 10-15 prochaines années, voire pendant 25 ans s’agissant de protocoles additionnels relatifs à la production du « yellow cake », le premier concentré minier d’uranium. En échange, l’Iran obtiendra une levée graduelle des sanctions internationales. Certains observateurs parient d’ailleurs davantage sur un changement venant de l’ouverture de la société iranienne, et notamment de sa jeunesse, que sur les clauses techniques de l’accord. Parmi les plus optimistes, le géopolitologue François Heisbourg note toutefois qu’« un tel accord appliqué à Israël dans les années 1950 ne lui aurait pas permis d’acquérir la bombe ».
En Israël même, des voix dissonantes commencent à se faire entendre. Et non des moindres. « L’accord, s’il est correctement appliqué, peut éloigner la menace nucléaire pour longtemps », affirme Yitzhak Ben-Israel, le président de l’Agence spatiale israélienne qui fut en 1981 l’un des planificateurs de l’attaque d’Osirak, le réacteur nucléaire irakien. L’accord iranien comporte « des éléments positifs » et « mieux vaudrait le renforcer que de chercher à le démolir », renchérit Uzi Arad, conseiller à la Sécurité de Netanyahou de 2009 à 2012. Des responsables actuellement en poste se satisferaient aussi, bon gré mal gré, de l’accord, mais seraient soumis, à en croire Amir Oren du Haaretz, à de fortes pressions politiques et militaires. L’absence de l’Iran, mentionné une seule fois dans le récent rapport stratégique publié par le chef d’état-major de Tsahal -une première en soi- vient encore nuancer la menace de la bombe iranienne.
Loin d’être cette voie pavée de roses dont voudraient naïvement nous faire croire certains Américains, l’accord iranien n’est pas non plus l’Armageddon annoncé par Netanyahou, quand il n’évoque pas une nouvelle Shoah. Cela invite pour le moins à réfléchir sur l’énergie déployée à le défaire, et le spectre, agité par un Obama tout autant catastrophiste, d’« une autre guerre au Moyen-Orient » s’il venait à être annulé.
« Tuer l’accord iranien »
Les conséquences d’un rejet de l’accord par les Américains seraient particulièrement graves. Si une « résolution de désaccord » était adoptée par le Congrès le 15 septembre prochain, puis, dans le pire scénario, si le véto mis par le président Obama était lui-même contourné par un vote des 2/3 de chacune des chambres du Congrès, il est peu probable que les diplomates s’en retourneraient à la table des négociations. Les puissances occidentales poursuivraient sans doute le réchauffement de leurs relations avec Téhéran et, sans attendre Washington, la Russie et la Chine lèveraient les sanctions. Quant à l’Iran, se sentant délié de l’accord, il reprendrait ses activités nucléaires, au moins clandestinement. Bref, à vouloir « tuer l’accord iranien », Israël obtiendrait plus sûrement un éclatement du camp occidental et une crise majeure dans les relations internationales. « Des combats, même justifiés, risquent au bout du compte de se faire au détriment de l’Etat d’Israël », s’est plaint dans une interview le président israélien, Reuven Rivlin, en déplorant la crise israélo-américaine et l’isolement croissant d’Israël dans le monde. Mais une autre politique peut-elle encore être menée ?
Quand Netanyahou a pris la plume la première fois à propos d’un Iran nucléaire dans les colonnes du Yedioth Aharonot, en 1993, il prévoyait de s’appuyer sur les Occidentaux pour repousser ce « soudain danger existentiel ». Jeune parlementaire bercé par la doctrine de Menahem Begin, qui n’avait pas hésité à bombarder Osirak pour empêcher toute prolifération nucléaire au Moyen-Orient, il ne rechignait pas non plus, écrivait-il, à emprunter « d’autres voies ».
Selon les récentes révélations d’Ehoud Barak à la chaîne 2, Netanyahou aurait effectivement songé à frapper les installations iraniennes en 2010 et en 2011, mais en aurait été empêché d’abord par son chef d’état-major, puis par l’ensemble des chefs du Renseignement militaire, et enfin par ses ministres. Leur décision était motivée tant par des raisons politiques que purement techniques (la dispersion des sites iraniens, leur enfouissement, le faible impact de telles frappes sur le programme nucléaire). Le scandale à peine dissipé, l’information top secret a divisé les commentateurs israéliens, certains y voyant un simple « coup de bluff » de Netanyahou à destination d’Obama, d’autres jugeant l’épisode révélateur de son jusqu’au-boutisme comme de son incapacité à convaincre jusqu’à ses plus fidèles collaborateurs. Dans tous les cas, il semble qu’il n’y ait jamais eu d’autre plan face à l’accord iranien qu’une opposition frontale, systématique, devenue avec le temps cette mission personnelle et quasi messianique dont, sous peine de se déjuger, il est impossible de se défaire.
Compensations en faveur d’Israël
Une troisième voie est pourtant possible, affirment des experts israéliens. Elle consisterait à redéfinir la coopération avec les Occidentaux en obtenant des compensations, sous forme d’armements par exemple, mais également des garanties politiques sûres visant à raffermir la position d’Israël. L’urgence est évidemment de renouer avec le partenaire américain et de sauver ce qui peut encore l’être de leur alliance stratégique. Dans le courant du mois d’août, rapporte Haaretz, Washington aurait fait une proposition sans précédent à Israël, en lui offrant de partager ses renseignements sur l’Iran. La réponse de Netanyahou fut un refus cinglant. Comme s’il préférait perdre sur tous les plans, plutôt que de s’autoriser à songer à l’éventualité d’une politique alternative.
* Frédérique Schillo est historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales, auteure de La Politique française à l’égard d’Israël et co-auteure avec Marius Schattner de La Guerre du Kippour n’aura pas lieu (André Versaille éditeur, 2012 et 2013). Twitter @FredSchillo
]]>