Comme le montre encore cette tribune* l’écrivain israélien David Grossman n’écrit jamais impunément. Ici, il explique comment la droite, telle Pandore ouvrant sa boîte, a laissé s’échapper les malheurs d’Israël en ne lui laissant que l’espérance. Extraits.
L’espoir et le découragement. Pendant des années, nous avons été ballottés de l’un à l’autre. Aujourd’hui, pour Israël, habitué aux déceptions désormais, l’espoir (si tant est que quiconque évoque ce mot) est toujours hésitant, un rien honteux, s’excusant par avance.
Le découragement, en revanche, est résolu, péremptoire, comme s’il s’exprimait au nom d’une loi naturelle, ou un postulat affirmant qu’entre ces deux peuples la paix ne s’établira jamais et que la guerre entre eux procède d’un décret divin.
Aux yeux du découragement, quiconque espère encore, qui croit encore en la possibilité de la paix, est – au mieux – un naïf ou un esprit chimérique prisonnier de ses fantasmes et, au pire, un traître qui sape la capacité de résistance d’Israël car il l’incite à se laisser séduire par ses rêveries.
En ce sens, la droite israélienne a gagné. La droite, dont c’est la vision du monde, a réussi à l’inculquer à la majorité des Israéliens. En outre, la droite n’a pas seulement vaincu la gauche. Elle a vaincu Israël.
La droite a vaincu Israël en cela qu’elle a défait ce que, jadis, on pouvait encore appeler l’«esprit israélien» : cette étincelle, qui était capable de nous engendrer de nouveau, cet esprit du «malgré tout», le courage. Et l’espoir.
Dans le domaine le plus important pour son existence, l’Etat d’Israël se trouve aujourd’hui pratiquement amorphe .De manière étrange, non seulement les dirigeants, mais encore la majorité des citoyens réussissent à chasser la situation de leur esprit (…)
La vie qui s’écoule ici demeure, sans nul doute, pleine de vitalité et de création, mais aussi un peu folle, dans une sorte d’atmosphère chaotique de soldes de fin de saison, de trouble maniaco-dépressif qui s’y mêle. Un sentiment de puissance énorme avec des crises de faiblesse abyssale.
Une vie dans une démocratie satisfaite d’elle-même, affichant des prétentions de libéralisme et d’humanisme, et qui occupe, humilie et écrase un autre peuple depuis des décennies. Une vie vécue sous le vacarme obsédant des médias, dont une grande partie n’est rien d’autre que divertissement et abrutissement délibérés, car comment serait-il possible de supporter cela sans un peu de divertissement et d’auto-intoxication ?
Comment supporter, par exemple, les conséquences de ce qu’on appelle «l’entreprise de la colonisation» ? Face à la pleine signification de ce pari dément sur l’avenir de l’Etat ? Ecoutez l’eau : sous la surface de l’onde dans laquelle nous pataugeons depuis déjà quarante-sept ans, coule un puissant courant glacial, le courant de la menace de la contrefaçon historique et de l’erreur fatale, et tout ce qui enfle, sous nos yeux, sous la forme d’un Etat binational, ou un Etat d’apartheid, ou un Etat totalement militarisé, ou un Etat de tous ses rabbins, de tous ses colons, de tous ses messies.
Jamais un mot d’espoir dans la bouche de B. Netanyahou
Peut-être que le découragement qui s’est emparé de nous, ces dernières années, est-il aussi un peu le découragement de condamnés, qui comprennent déjà qu’ils ne pourront pas échapper au châtiment à cause de ce qu’ils ont commis, ou à cause de ce qu’ils ont laissé faire par leur soutien, ou leur silence, ou leur indifférence (…)
Parfois, il semble que l’âme de l’Israélien rumine encore l’affront qui lui a été infligé en 1993, après la signature des accords d’Oslo, alors qu’il a osé ajouter foi – non seulement à l’ennemi devenu pour un moment un associé – mais, en général, à la possibilité que cela aille mieux, qu’un jour il serait bon de vivre dans cette région. Qu’un jour ou l’autre notre sort serait heureux.
Comme si – prétendent les gens du parti du découragement – en nous laissant tenter à croire en quelque chose d’opposé à ce point à notre expérience, à notre histoire tragique, nous nous sommes trahis nous-mêmes, et qu’à cause de cette foi, nous avons payé le prix, et que nous le paierons encore, au centuple. Mais, du moins, dorénavant, on ne nous prendra plus à croire à n’importe quoi, à aucune promesse, à aucune chance.
Un fait intéressant à relever : nous avons essayé la voie de la paix avec les Palestiniens une seule fois, en 1993. Elle a échoué et, à partir de ce moment-là, c’est comme si Israël avait décidé de bannir cette option pour l’éternité.
Là aussi, la logique perverse du découragement entre en jeu : car nous avons expérimenté la voie de la guerre, de l’occupation, du terrorisme, de la haine, nous avons essayé des dizaines de fois, et nous ne nous sommes jamais fatigués et nous n’en avons pas désespéré, mais comment se fait-il que justement nous nous hâtons de délivrer un acte de divorce à la paix, à cause d’un seul échec ?
(…) Le gouvernement israélien, les gouvernements israéliens se conduisent comme des captifs du découragement. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu un propos d’espoir un peu sérieux dans la bouche de Benyamin Netanyahou ou dans celle de ses ministres et conseillers.
Pas un mot visionnaire, non plus, concernant les possibilités recelées par une vie dans la paix ou la chance qu’Israël s’intègre dans un nouveau tissu d’alliances et d’intérêts au Proche-Orient. Comment se fait-il que l’espoir se soit transformé en un mot grossier, criminel, à peine moins dangereux que le mot «paix» ?
(…) Quel espoir peut percer encore au cœur d’une situation aussi pénible ? Un espoir du «malgré tout». Un espoir qui n’ignore pas les nombreux obstacles et menaces, mais refuse de s’en tenir uniquement à eux. L’espoir que, si les flammes baissent sous le conflit, pourront apparaître, à nouveau, peu à peu, les contours sains et sensés des deux peuples (…)
Je m’accroche à cet espoir, et je le préserve en moi, parce que je veux continuer à vivre ici, et je ne peux pas me permettre le luxe et les délices qu’offre le découragement. Se résigner au découragement, c’est avouer en fait que nous avons été vaincus. Non sur le champ de bataille, mais en tant qu’êtres humains. Quelque chose de profond et de vital pour l’être humain a été nié, spolié en nous, dès le moment où nous avons accepté que le découragement bénéficierait a un gouvernement.
Celui pour qui sa politique n’est qu’une mince pellicule sur son désespoir profond met en danger l’existence même d’Israël. Celui qui se conduit de cette façon ne peut se targuer de parler d’être «un peuple libre sur notre terre».
Il chante peut-être la Hatikva («l’Espoir»), notre hymne national, mais dans sa voix, nous entendons : «Notre désespoir n’est pas perdu, le désespoir de deux mille ans…»
Nous qui aspirons depuis de nombreuses années à la paix, nous continuerons à nous arc-bouter à l’espoir. Un espoir lucide, sans concessions. Qui sait si ce n’est pas notre unique chance – Israéliens et Palestiniens confondus – de vaincre la pesanteur du découragement.
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