Israël, plat de résistance du dîner du CRIF

Le 27e dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) s’est tenu à Paris le 8 février 2012. Lors de cette grand-messe, un millier de personnes ont pu entendre le Président de la République évoquer des problématiques très éloignées de la vie des Juifs des de France : révolutions arabes, nucléaire iranien et… Israël. Sociologue et auteur d’une enquête sur le CRIF*, Samuel Ghiles-Meilhac nous livre ses impressions sur cet événement désormais incontournable.

Pourquoi lors du dîner du CRIF on a évoqué que des problématiques non spécifiques à la communauté juive ? De 1995 à 2005, de nombreux discours du CRIF ont porté sur l’histoire des Juifs de France, et plus particulièrement sur la Shoah et Vichy. Ces thématiques ne sont pas épuisées, mais il n’y a plus aucune annonce publique exceptionnelle à faire. Pendant de nombreuses années, le Premiers ministre en profitait pour annoncer une nouvelle initiative, que ce soit la création d’une commission d’historiens sur la spoliation des Juifs puis la naissance de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Il y avait une actualité juive de France liée à l’histoire de la Shoah. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Cette année, Nicolas Sarkozy s’est montré prudent sur cette question, car la dernière fois qu’il a voulu annoncer une nouvelle initiative, cela s’est retourné contre lui. Lors de l’édition 2008 du dîner du CRIF, le Président de la République avait lancé l’idée du parrainage d’un enfant mort pendant la Shoah par les écoliers de France. Il a dû faire marche arrière face aux réactions négatives que ses déclarations avaient suscité.

Serait-ce ce qui incite le gouvernement ou le Président de la République à évoquer des questions de société ou de politique internationale ? Oui, on préfère alors parler de laïcité, d’islamisme, du printemps arabe ou du règlement du conflit israélo-palestinien. Le dernier discours prononcé par le Président de la République aurait pu être tenu devant un parterre d’ambassadeurs. Un long passage de son discours était consacré à l’amitié franco-allemande et on se demande ce que cela vient faire dans le cadre de ce dîner. Ce qui montre bien que cet événement est devenu l’occasion de débattre de sujets qui dépassent complètement les préoccupations du CRIF et de la communauté juive.

Est-ce aussi un événement que les politiques exploitent pour d’autres raisons ? Oui. La poignée de mains entre François Hollande et Nicolas Sarkozy a cristallisé toute l’attention. Par conséquent, personne ne se souvient du contenu du discours prononcé à cette occasion par le président du CRIF, Richard Prasquier. Le dîner du CRIF n’a été qu’une étape parmi d’autres dans la campagne présidentielle de 2012. La présence des parents de Guilad Schalit n’est pas passée non plus inaperçue.

A nouveau, cette présence replace l’actualité israélienne au cœur des préoccupations d’une organisation juive d’Europe. On aurait pu imaginer un dîner de ce type organisé plutôt par les Amitiés France-Israël… On observe ce phénomène depuis plusieurs années et des dîners du CRIF sont même organisés dans les régionales de l’institution, que ce soit à Marseille, à Lyon, Nice… J’ai eu l’occasion d’assister à un de ces dîners à Grenoble et j’ai été surpris d’y entendre un député local socialiste parler avec précision des tracés de frontières négociés à Camp David ou à Taba par les Israéliens et les Palestiniens. Je me demandais s’il pensait sincèrement qu’il s’adressait à des citoyens français représentant des associations juives !

La confusion est donc totale… Très certainement et, par ailleurs, on voit aujourd’hui le CRIF emporté dans des affaires franco-israéliennes dont la dimension judiciaire ou de fait divers le dépasse complètement. Ainsi, l’affaire Zeitouni (une jeune Israélienne écrasée en pleine nuit à Tel-Aviv par des chauffards français ayant pris la fuite en France pour échapper à la justice israélienne) s’impose à l’agenda du CRIF. Les parents Zeitouni sont venus au dîner alors qu’ils n’y étaient pas invités et ils n’ont pas pu y participer. Cette rencontre politique se retrouve au cœur d’enjeux très différents.

Comment voyez-vous l’évolution du dîner du CRIF aujourd’hui ? Quand on voit la quantité de gens qui y viennent, on peut se poser la question suivante : le CRIF a-t-il pu faire avancer le débat ou la réflexion sur tel ou tel sujet grâce à ce dîner ? La réponse est négative évidemment. Le Président de la République y voit une occasion pour commenter l’actualité. La communauté juive est très fière d’organiser cette grand-messe à laquelle tout le monde politique se presse. Mais cette fierté, certes légitime et compréhensible, efface toute autre considération. Et plus personne ne se demande si ce dîner est utile. D’autant plus que certaines personnalités n’y ont pas assisté : François Bayrou n’est pas venu par exemple, ce qui tendrait à montrer que ce n’est plus une occasion incontournable.

*Le CRIF. De la Résistance juive à la tentation du lobby, éd. Robert Laffont 

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