Les faits. Ils étaient près de 300.000 issus de la classe moyenne à manifester le 6 août 2011 dans les rues de Tel-Aviv. On voit aujourd’hui leurs tentes se dresser sur tous les grands boulevards du pays. En Israël et dans la communauté juive de diaspora, on ne parle que de ça. Mais de quoi s’inspire la mobilisation israélienne ?
Des pays arabes ? Des mouvements grec et espagnol ? Peut-on parler de « Printemps israélien » ? D’« Indignés » ? Le mouvement a-t-il des ambitions politiques ou s’agit-il d’un événement sans lendemain ? Avec quels résultats envisagés et envisageables ? Plusieurs spécialistes israéliens, qui ont analysé cette situation sans précédent, nous éclairent sur le sujet.
Economiste et historien israélien, Simi Epstein rappelle que « La mobilisation israélienne à laquelle on assiste vient de l’intérieur. Elle correspond à la découverte par les classes moyennes israéliennes, et en particulier par la jeunesse de ces classes moyennes, que le pays s’est transformé en pays capitaliste ordurier depuis 30 ans que le Likoud est au pouvoir, et 15 ans que Netanyahou dirige l’économie. Un capitalisme sauvage qui s’est caractérisé par le transfert des richesses nationales à une petite couche de privilégiés pour un prix ridicule (on a bradé toutes les entreprises nationales), la coupe systématique et cruelle de tous les budgets sociaux (éducation, santé…), et enfin, le réaménagement par Netanyahou du système fiscal pour que les plus riches payent moins d’impôts. Résultat : la classe moyenne qui va à l’armée, qui construit le pays, qui travaille, paie le prix fort. C’est un système où tout repose sur la classe moyenne et où on lui prend tout ». De quoi s’inspire la mobilisation actuelle ? « De nombreuses révolutions dans l’histoire se déclenchent en même temps », affirme Simi Epstein. « Il y a un élément de hasard, de crise économique et il suffit d’une étincelle pour allumer le brasier. C’est la problématique de la simultanéité, une simultanéité qui ne résulte pas de l’observation de l’autre -que ce soit au Moyen-Orient ou en Europe puisqu’Israël appartient aux deux zones géopolitiques-, mais plutôt du fait que les conditions sont réunies pour que cela se produise ». Concernant les suites d’un tel mouvement, Simi Epstein se dit optimiste : « Sur le long terme, une génération a émergé. Elle n’accepte pas ce capitalisme ordurier au profit d’une minorité et apprend l’idée qu’on doit défendre ses droits. Il y a eu un rejet d’un modèle de société que la droite a essayé de nous imposer. Ca, ça va rester et ça finira par trouver son expression politique. Sur le court terme, ce n’est pas si évident : nous ne savons pas comment les gens voteront aux prochaines élections (2013) et les problèmes sécuritaires peuvent tout changer en un instant ».
Serge Dumont est correspondant au Soir (Belgique) et au Temps (Suisse). Il vit en Israël depuis seize ans et connait les difficultés au quotidien. « J’ai toujours entendu les gens se plaindre de la vie difficile, mais rien n’a jamais bougé. Ces jeunes qui ont lancé le mouvement à la mi-juillet ont été l’étincelle, tout en sachant que cela n’a été rendu possible que parce qu’il n’y avait rien sur le front sécuritaire. Mais il semble heureusement que l’actualité récente dans la Bande de Gaza ne démotive personne ». Résidant à proximité des tentes du boulevard Rothschild, Serge Dumont assiste quotidiennement aux manifestations, même si toutes ne mobilisent pas la presse internationale. « Sur les grands boulevards et dans toutes les villes, on voit pousser des tentes », relève-t-il, « une manifestation d’un million de personnes est prévue en septembre ! ». Le tout dans la bonne humeur générale, des chansons et des slogans plein d’humour. « Les autorités n’interviennent que s’ils vont trop loin, comme lorsqu’ils ont occupé un immeuble de la municipalité pour dénoncer le manque de logements et l’augmentation des logements vides ». Il précise : « 75% des gens vivent surendettés, suppliant les banques pour obtenir des rallonges et payant leurs courses à crédit, pendant qu’une petite minorité contrôle toutes les richesses. Mais à la différence des pays arabes, on manifeste ici sans risquer sa vie. Des échanges vidéo se font même entre le Bd Rothschild et les Indignés espagnols ». Une issue politique ? « C’est peu probable, ils savent que s’ils se transforment en parti, ils perdront beaucoup de monde. Le gouvernement de Netanyahou joue gros et tente de prendre des mesures ponctuelles (baisse de la TVA sur les aliments de base), mais il ne changera pas l’ordre de ses priorités… ».
Professeur au département d’Histoire juive à l’Université de Haïfa, Danny Gutwein revient sur les origines du mouvement : « La manifestation israélienne est au départ une manifestation contre l’économie néo-libérale, le démantèlement de l’Etat-providence, la privatisation et la modification de ses services, et l’inégalité croissante en Israël. Dans ce sens, on se rapproche plus de la Grèce et de l’Espagne que de la Révolution de Jasmin dans le monde arabe, qui concerne plutôt la démocratie. Les trois grands slogans du mouvement l’illustrent très bien : “Pour une justice sociale”, “Etat-Providence”, “Stop à la privatisation”. La manifestation a commencé par un mouvement issu de la classe moyenne israélienne qui se retrouve économiquement exsangue et marginalisée par un processus de privatisation sévère, avant de s’étendre autant sur le plan social que géographique. Cela a commencé par une dénonciation de la hausse des prix du logement, pour intégrer ensuite d’autres revendications contre la privatisation, l’augmentation du coût de la vie et les bas salaires. Les Israéliens ne se battent pas pour la démocratie, ils se battent pour la social-démocratie ».
Selon Daniel Horowitz, chroniqueur israélien d’origine belge qui publiait dans Le Monde (8/8/11) une chronique titrée « L’été israélien n’est pas le printemps arabe », « Le mouvement social qui se déroule en Israël est paradoxalement la conséquence de sa bonne santé économique. Israël a traversé la crise financière de 2008 mieux que la plupart des pays développés et connaît une croissance vigoureuse depuis plusieurs années. Le chômage est au plus bas, la monnaie parmi les plus solides du monde, les caisses de l’Etat sont remplies et les entreprises tournent à plein rendement. Bien qu’aucun des observateurs traditionnels n’ait prévu le mouvement de protestation, il arrive à point nommé pour les classes moyennes en particulier, qui sentent que le moment est bien choisi pour réclamer plus de justice sociale ». Sur le fond comme sur la forme, Daniel Horowitz distingue ce mouvement des autres mobilisations qu’on a pu voir dans le monde : « En Israël, les prix de l’immobilier flambent, mais le niveau des salaires est tellement bas que même un couple de diplômés universitaires ne dispose pas de suffisamment de moyens pour acquérir un modeste trois-pièces à crédit. Ce que ce mouvement a de particulier, c’est qu’il n’est dirigé contre personne, et qu’il est soutenu par 87% de la population. On pourrait donc penser que c’est le gouvernement qui est visé, mais ce n’est pas le cas non plus. La cherté de l’immobilier et le pouvoir exorbitant des cartels sont le résultat d’une politique vieille de plusieurs décennies. Qui plus est, le gouvernement est d’accord avec les manifestants ». Et d’insister sur la pluralité des opinions représentées : « Toutes les sensibilités sont présentes, mais aucune ne se manifeste en tant que telle. Bien au contraire, les slogans qui fleurissent ont comme point commun de ne se référer à aucune idéologie. L’été d’Israël est fondamentalement différent du printemps arabe. Il ne s’agit pas ici de revendiquer de la démocratie, mais au contraire de l’exercer ».
Professeur des Sciences du Travail à l’Université de Tel-Aviv, Dan Jacobson voit dans les événements un « appel au réveil » : « Beaucoup de gens étaient jusqu’ici résignés, ils pensaient ne rien pouvoir changer, ne pas avoir de prise sur ce qu’ils vivaient. Ils réalisent aujourd’hui que non seulement la situation peut changer, mais que ces changements peuvent être le fait de gens ordinaires ». Pour Dan Jacobson, l’élément déclencheur est ce qui s’est passé en Egypte, sur la place Tahrir, et en Tunisie. « Ce que les Israéliens ont vu à la télé les a beaucoup impressionnés, même si les histoires de ces pays sont très différentes, avec un niveau de vie en Israël beaucoup plus élevé. La question ici est plutôt la redistribution équitable des fruits de la production économique, ce qui n’est pas le cas en Egypte qui connait 50% de chômage. On retrouve l’inspiration du mouvement espagnol dans les discours et les discussions qui se font lors des manifestations, sans violence en dépit des divergences ». Le mouvement peut-il avoir des retombées politiques ? « La majorité des manifestants, au départ, étaient contre toute récupération politique et refusaient l’idée que leur mouvement puisse avoir une ambition politique. Mais dans une démocratie représentative, le changement doit se faire dans la sphère politique. On peut donc se demander comment ces gens trouveront aux prochaines élections des réponses à leurs revendications. L’autre question est, sous le gouvernement actuel, quels changements peuvent être faits, concernant le budget, la régulation des monopoles, les priorités. Un comité d’experts a été créé pour examiner les revendications et voir celles qui peuvent être prises en compte, sans sortir du budget. Si Netanyahou ne fait rien, ses chances d’être réélu sont considérablement réduites ». S’il parait pour beaucoup évident que le gouvernement doit redéfinir des règles en matière de droits sociaux, l’investissement dans le conflit demeure parmi les sujets sensibles. « On le dit moins fort, mais c’est dans tous les esprits : quelle somme peut-on encore investir dans le conflit, les colonies, les territoires… », interroge Dan Jacobson. « Le seul endroit où est pratiquée une véritable politique sociale, c’est dans les territoires pour ceux qui choisissent d’y vivre. C’est inacceptable. Les changements dans la vie des Israéliens ne se feront pas en un jour bien sûr, mais le changement des mentalités s’est déjà opéré ».