Israël va aux urnes

Des élections générales anticipées se tiendront les 22 janvier 2013, soit quelque dix mois avant le terme légal de la législature. Les Israéliens se rendront donc aux urnes pour élire la 19e Knesset. Pourquoi et pour quoi faire ?

Pour comprendre la logique du Premier ministre Benjamin Netanyahou, il faut avoir à l’esprit la question du budget de l’Etat, celle du nucléaire iranien et le lien, pas évident à première vue, entre les deux. Avec un déficit qui a pratiquement doublé au cours de la dernière année pour dépasser les 4%, le prochain budget bi-annuel comportera nécessairement des coupes douloureuses, notamment dans les postes sociaux. Passer un budget de rigueur, même relative comparée aux autres économies de l’OCDE, en pleine période électorale n’est pas une perspective réjouissante. Encore faut-il qu’il passe, ce qui n’a rien d’évident, les partenaires de la coalition, Shass en tête, gardant chacun jalousement leur pré carré. Une bonne façon de contourner le problème était de lancer une opération contre les installations nucléaires iraniennes et de raviver ainsi l’union sacrée des temps de guerre. Mais, pour les raisons que j’ai eu l’occasion de détailler dans ces colonnes, cette option n’existe plus. Depuis, Ehoud Barak, naguère le plus ardent partisan de la ligne activiste contre l’Iran, a lâché Netanyahou, plantant ainsi le dernier clou dans le cercueil de l’option iranienne, du moins avant l’élection présidentielle américaine.

La solution : dissoudre la Knesset et aller aux urnes. Une fois réinstallé au pouvoir, et quel que soit le locataire de la Maison Blanche après le 6 novembre, Netanyahou pourra faire passer son budget sans crainte d’être contredit. Comme l’a dit plaisamment un bon observateur : Elie Yishai, le leader du Shass, a beau exiger aujourd’hui un « budget de compassion », il acceptera un « budget à la Bogdan Khmelnitsky » (chef militaire cosaque d’Ukraine auteur de nombreux pogroms juifs au 17e siècle) pour prix du portefeuille de l’Intérieur. En attendant, le Premier ministre fera campagne sur le danger iranien, un thème tout de même plus gratifiant que l’équilibre budgétaire, et sur lequel il n’a pas de rivaux sérieux dans la classe politique locale.

Ce qui nous mène à la seconde question, pour quoi faire ? Eh bien, pour rien, ou plutôt pour la même chose. Toutes les études d’opinion s’accordent pour prédire la victoire de Netanyahou. Non seulement l’homme est populaire, jugé plus apte à diriger le pays que tous ses adversaires réunis, mais son camp -droite, extrême droite, ultra-orthodoxes- est crédité de 64 à 68 sièges sur 120 à la prochaine Knesset. Or, ce camp est uni, passablement discipliné, disposant d’un puissant parti pivot, le Likoud, et d’un chef incontestable, ainsi que d’une plate-forme claire.

En face, une pléiade de formations et de chefaillons font pâle figure. Kadima, pathétique collection « centriste » d’individus et de convictions qui s’annulent, s’est effondré sous la férule d’un Shaul Mofaz qui ne convainc plus que lui-même; le Parti travailliste sous Shelly Yachimovitch a le vent en poupe, mais évite soigneusement de parler d’autre chose que d’économie et de société; Yesh Atid de Yaïr Lapid, le playboy au discours creux, sonne déjà ironiquement aux oreilles des Israéliens (Yesh Atid signifie « Il y a un avenir »); les partis arabes, incapables de s’unir et considérés comme politiquement illégitimes par tous les autres, droite et gauche confondues, hantent comme toujours les limbes politiques; et Meretz, le seul parti sioniste qui présente un programme cohérent de changement, végète avec une projection de cinq sièges. Lui mis à part, tous les autres n’ont d’ailleurs pas honte de se bousculer déjà au portillon de la future coalition dirigée par Netanyahou, faisant ainsi une farce de l’alternance démocratique. Le Premier ministre n’aura qu’à faire son marché, tout le monde ira à la soupe.

Qui est coupable de cette situation ? Le système électoral, cette proportionnelle intégrale idiote qui porte l’instabilité et les coalitions improbables comme la nuée l’orage ? La gauche, incapable de s’unir autour d’un parti et d’un programme cohérent ? Le Parti travailliste, qui aurait dû être ce parti, mais dont les compromissions ont fait l’ombre de lui-même ? Ehoud Barak, qui a été le plus diligent fossoyeur de ce vieux et vénérable parti avant de le déserter avec cinq acolytes pour continuer de servir Netanyahou ? Ehoud Olmert et Tsipi Livni, les deux successeurs de Sharon à la tête de Kadima, celui-là emporté par de minables affaires de corruption et celle-ci par sa propre insuffisance ? Tout cela ensemble, sans doute.

Reste un pays à la dérive, dirigé par un homme velléitaire, à la boussole éthique incertaine, dont les caprices mettent en péril sa santé morale, ses institutions et jusqu’à sa survie. Tristes temps pour la démocratie israélienne.

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