Itinéraire d’une grande historienne

 Dans L’heure d’exactitude (éd. Albin Michel), un livre d’entretiens qu’elle vient de publier, Annette Wieviorka, spécialiste de la mémoire de la Shoah et de la déportation des Juifs de France, retrace son parcours d’historienne et revient également sur son destin familial.

Les historiens se livrent rarement à un exercice que d’autres affectionnent tant : se raconter. Pour mieux cerner son itinéraire intellectuel et surtout pour mieux comprendre ce qui motive ses choix de recherches, le dernier livre d’entretien d’Annette Wieviorka, ou plutôt le « dialogue amical », avec Séverine Nikel, rédactrice en chef de l’Histoire est une lecture indispensable.

Dans L’heure d’exactitude, non seulement Annette Wieviorka s’interroge longuement sur la nature et la place de la mémoire de la Shoah dans nos sociétés, mais elle nous raconte surtout comment son histoire individuelle et familiale l’ont amenée à travailler sur cette problématique.

Au cœur de cette « petite histoire », il y a évidemment la yiddishkheit de ses parents et de ses grands-parents. En nous plongeant dans cet univers qui nous est très familier, elle a le mérite de ne pas le réduire à la Shoah. Avant d’être exterminés par les nazis, les Juifs d’origine polonaise ont connu une effervescence culturelle et politique extraordinaire. Ce monde a hélas disparu, englouti par la Shoah.

Fidélité à la judéité

Pour surmonter cette tragédie, les parents d’Annette Wieviorka, comme tant d’autres survivants, se réfugient dans le silence. On ne parle pas de « ça ». On se tourne vers l’avenir tout en s’efforçant de rester fidèle à une certaine conception de la judéité. Les parents d’Annette Wiervorka fréquentent les milieux bundistes de Paris.

Si chez les Wieviorka, on ne roule pas sur l’or, tout ce qui touche à la culture et à l’esprit est valorisé. Ainsi, on vit à six dans un 20 mètres carrés, mais il y a un piano : « La vie matérielle était difficile. Notre père gagnait alors mal sa vie, en exerçant toutes sortes d’activités. […] On achetait à crédit le pain chez le boulanger et le lait chez l’épicier, mais on avait de l’argent pour payer des leçons de piano données par une immigrée russe ».

L’histoire de sa famille est certes unique mais, dans ses dimensions essentielles, elle est aussi celle de nombre de Juifs en France ou en Belgique après 1945. Portés par les Trente Glorieuses, beaucoup de Juifs se font une situation grâce à leur dynamisme dans le monde de la confection ou dans divers commerces. Et la génération suivante, celle des baby-boomers (à laquelle Annette Wierviorka appartient), est poussée par les parents à entreprendre des études pour exercer ensuite des professions intellectuelles ou libérales.

Quand on a 20 ans en cette fin des années 1960, on risque vite d’atterrir dans le giron des mouvements d’extrême gauche dont les rangs sont grossis par beaucoup d’étudiants juifs. Annette Wieviorka sera maoïste. Et pour aller jusqu’au bout de son engament révolutionnaire, elle partira vivre en Chine pendant deux dans le courant des années 70. Elle enseignera à l’Institut des langues étrangères de Guandong. Sur cette période délirante, elle n’élude pas les questions embarrassantes. Elle n’hésite pas à citer Edgar Morin : « Le parti crée des cons d’un type nouveau ». Des intellectuels critiques et brillants fermant les yeux sur les errements de régimes clairement totalitaires. L’arbre ne doit pas cacher la forêt, répètent-ils sans cesse. « Alors on cherche avec toujours plus de difficulté la forêt, jusqu’au moment où l’on réalise qu’elle est formée de tous ces arbres », conclut Annette Wierviorka.

Dès son retour en France en 1977, elle rompt avec la mouvance maoïste et entame ses premières recherches sur les Livres du souvenir, ces textes écrits par des émigrés et des survivants juifs de Pologne. « Mes travaux ont été consacrés à la mémoire de la Shoah que j’ai, depuis Les livres du souvenir, interrogée sous tous ses angles : témoignages, procès, mémoriaux… ».

S’il fallait saisir un cliché de cette très belle discussion amicale, on retiendrait la cérémonie au cours de laquelle Annette Wieviorka se voit attribuer la Légion d’honneur aux Archives nationales en octobre 2010. Dans ce palais de la République, elle demande qu’on chante à cette occasion trois chansons en yiddish afin de rendre hommage publiquement à sa mère, « à l’éducation qu’elle nous a donnée dans ces difficiles années d’après-guerre qui lui semblaient sans avenir ». Ce moment résume bien la fidélité à la culture juive que tant de Juifs laïques ont su reconquérir grâce à leurs études qui leur donnaient les outils pour le faire.

Annette Wieviorka, L’heure d’exactitude. Histoire, mémoire, témoignage, éditons Albin Michel.

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