Jacques Révah, ambassadeur d’Israël

Le nouvel ambassadeur d’Israël en Belgique, Jacques Révah, n’est pas un novice. Fort de plus de 35 années de carrière diplomatique, charge de rétablir des relations officielles avec l’Afrique et habitue des missions délicates, il compte sur ce mandat pour renforcer les relations bilatérales entre Israël et la Belgique. En luttant contre les amalgames.

De quel milieu venez-vous ? Je suis issu d’une famille juive d’origine marocaine, descendant de grands rabbins.Mon père était très actif dans le mouvement sioniste àl’époque au Maroc. Mes parents étaient traditionnalistes, avecune grande ouverture de pensée. Nous avons fait notre alya en 1963, a cinq, avec ma grande sœur et mon petit frère. J’avais 15 ans et déjà le souhait de devenir diplomate,pour changer certaines réalités. Apres mon service militaire, j’ai suivi des étudesuniversitaires en sciences politiques et en sociologie, diplômeà l’Universitéde Haïfa, avant d’être admis à l’école de diplomatie en 1975.

Votre parcours diplomatique va du Canada à la Côte d’Ivoire, en passant par la France, et la Belgique déjà, en 1982, comme premier secrétaire à l’ambassade d’Israël. Comment l’Afrique s’est-elle imposée dans votre cursus ? Après mon retour de Bruxelles, le directeur général du ministère des Affaires étrangères de l’époque m’a confié une mission délicate : représenter Israël au Ghana et au Togo, avec lesquels les relations diplomatiques officielles n’étaient pas encore rétablies depuis les années 70. Je me retrouvais donc, jeune diplomate, chef de la section des intérêts d’Israël au Ghana, sous le drapeau suisse, et au Togo, sous le drapeau belge, avec pour mission de rétablir ces relations, ce qui s’est fait avec le Togo en 1987. J’ai eu le privilège d’appeler Avi Primor, qui dirigeait à l’époque la division de l’Afrique au ministère des Affaires étrangères, pour lui annoncer que le Président togolais était disposé à rétablir les relations diplomatiques avec Israël. Quinze jours plus tard, le Premier ministre Shamir effectuait une visite d’Etat pour couronner l’événement. Le Togo était le cinquième pays africain à renouer diplomatiquement avec Israël. J’y fus le premier ambassadeur israélien après le rétablissement des relations.

Les relations entre Israël et l’Afrique n’ont plus cessé d’évoluer… Les relations officielles ont bien repris, après avoir été gelées dans les années 70 par l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), suite aux pressions arabes à l’époque de la crise du pétrole et de la guerre de Kippour. Dans les années 80, les pays africains ont réalisé que la rupture avec Israël, malgré les promesses du monde arabe, n’était pas le bon choix, et sont revenus graduellement vers Israël, souhaitant raviver l’énorme coopération et les échanges bilatéraux initiés dans les années ’50 et ’60 par Golda Meir, dans des domaines aussi variés que la sécurité, l’agriculture, le développement économique, les infrastructures, les télécoms, la santé,  la médecine ou l’éducation. Après l’ouverture d’une ambassade d’Israël au Ghana début 2011, le dernier événement en date est l’établissement de relations diplomatiques avec le Sud Soudan. Le 28 juillet dernier, le président de ce nouvel Etat, Salva Kiir, me recevait à Juba pour l’annonce publique de la reconnaissance mutuelle et l’établissement des relations diplomatiques entre nos deux pays.

Vous étiez jusqu’il y a quelques mois directeur général adjoint du ministère des Affaires étrangères chargé de l’Afrique. Comment envisagez-vous votre nouveau mandat en Belgique ? Je pense qu’il est indispensable de mettre à profit ce qui s’est fait jusqu’à présent et d’essayer d’approfondir les relations, en améliorant ce qui peut l’être. C’est le rôle de tout ambassadeur, avec sa personnalité, ses connaissances, ses ambitions, ses moyens ou ceux qu’il parvient à mobiliser, afin d’arriver au terme de sa mission avec un bilan positif.

Vous êtes-vous fixé des objectifs précis ? Concernant les relations bilatérales, il y a toujours des échanges fructueux, bien que nous ne soyons plus au temps où 20.000 personnes défilaient dans les rues de Bruxelles en solidarité avec Israël. L’ambiance générale, médiatique, a malheureusement changé et le défi est d’autant plus grand. Mais au quotidien, il se passe énormément de choses. Tout récemment, une vingtaine de sociétés israéliennes dans le domaine de la logistique ont été reçues par les organes belges officiels et privés et sont rentrées très satisfaites de leur visite. L’UPAV (Union professionnelle des agences de voyages belges) a tenu son congrès annuel à Jérusalem, y réunissant 150 agents de voyage belges. Le président de la Knesset était en Belgique il y a un mois, et c’était au tour plus récemment d’un groupe de députés israéliens. Le prix Nobel de chimie israélien Ada Yonath aussi. Sans oublier les échanges universitaires. Citons encore des expositions, telles que celle de jeunes designers israéliens, dans le centre de Bruxelles, il est vrai avec une petite manifestation anti-israélienne. Voyez-vous, nous aimerions que ces mêmes énergies soient utilisées pour le dialogue et la recherche d’une meilleure compréhension, plutôt que pour des appels au boycott. J’espère aussi promouvoir la coopération trilatérale entre la Belgique, Israël et des pays tiers pour des projets de coopération d’aide au développement. Enfin, la Belgique va jouer un rôle très important en 2012 en assurant la présidence tournante de la Task force internationale (ITF) pour la mémoire de la Shoah et la lutte contre l’antisémitisme. Sans diminuer l’importance et la gravité des autres tragédies, génocides et racismes, l’ITF a pour mission de maintenir la spécificité de la Shoah dans l’histoire de l’humanité.

Eviter les amalgames, c’est pour vous impératif ? Tout à fait. Quelles que soient les divergences de vues et la situation au Moyen-Orient, il faut faire la part des choses. Le conflit ne doit pas faire ombrage à la multitude de domaines culturels, économiques, scientifiques, éducatifs dans lesquels les deux pays et les peuples belge et israélien ont tout à gagner. Le Premier ministre Yves Leterme s’est rendu en Israël en septembre, avec précisément ce message, de chercher des voies et moyens de renforcer tout ce qui peut l’être dans ces domaines d’échanges bilatéraux, à tous les niveaux de coopération, officiel, public, privé, tout en poursuivant le dialogue et l’échange de vues.

La Belgique et Israël ont, dites-vous, une position identique sur le conflit… Le 23 septembre 2011, le Quartet, soit la communauté internationale (Etats-Unis, Russie, ONU, Europe), a pris officiellement position pour la reprise des négociations directes entre Israël et les Palestiniens, sans condition préalable. C’est aussi la position d’Israël. Il faut convaincre les Palestiniens de revenir discuter, et tout est discutable, pourvu qu’on se retrouve autour de la table. L’initiative unilatérale actuelle des Palestiniens aux Nations Unies se fait au détriment des négociations. Israël s’oppose à cette reconnaissance dans des frontières qui n’ont pas été définies officiellement par la négociation et avant-même que ne soient discutés les problèmes de fond. Les sujets épineux tels que le problème des réfugiés, l’eau, la sécurité sont laissés ouverts. Sur quelle base ces deux nouveaux voisins vont-ils construire l’avenir ? De là l’appel impératif d’Israël à la négociation directe. L’histoire a démontré que seules des discussions directes peuvent mener à des compromis, à des concessions mutuelleset à des accords de paix. 

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