Jacques Semelin : Comment 75% des Juifs de France ont échappé à la mort

Dans Persécutions et entraides dans la France occupée (éd. Les Arènes-Seuil), Jacques Semelin, professeur à Science Po et historien spécialiste de la résistance civile et des crimes de masse, s’efforce de comprendre comment 75 % des Juifs de France ont échappé à l’extermination entre 1940 et 1944. Sans jamais minimiser le crime et la participation de Vichy, il cerne la singularité du cas français qu’il présentera au CCLJ le mercredi 23 octobre 2013 à 20h30.

Lorsque Jacques Semelin rappelle que 75 % des Juifs de France ont échappé à l’extermination, il ajoute d’emblée qu’il n’oublie jamais que 25 % ont malheureusement été assassinés. Si le point de départ de son travail est ce pourcentage, cet historien français a surtout cherché à cerner la singularité de la France de Vichy dans l’Europe nazie en ce qui concerne la persécution et la déportation des Juifs. « Je cherche à ouvrir une autre histoire en pensant à la fois le processus de déportation des Juifs ainsi que celui de non-déportation », indique Jacques Semelin. « Je propose un nouveau paradigme pour mieux cerner la singularité française. Car comprendre les 75 %, revient à retenir une multiplicité de facteurs ».

Aujourd’hui, on parle beaucoup de sauvetage des Juifs et de Justes. Or, comme le fait remarquer Jacques Semelin, ces termes ne sont jamais utilisés à l’époque, où l’on parle plutôt d’entraide. « Le mot sauvetage me semble anachronique », souligne-t-il. « Le terme entraide est essentiel et plus approprié, car ce sont essentiellement les Juifs qui s’organisent par leurs propres moyens pour échapper à la déportation ».

En examinant les mille et une manières par lesquelles les Juifs ont fait face à la persécution et aux arrestations, il a pu sortir de la statistique abstraite et donner à ces 75 % une signification tangible. Comme il le précise à juste titre dans l’introduction, il n’a fait que suivre le conseil qu’Annie Kriegel a prodigué aux historiens de la Shoah : « C’est au ras des pâquerettes, dans la nature des rapports et des relations interpersonnelles entre Juifs et non-Juifs à l’échelle de la vie quotidienne, qu’il faut aller chercher le secret des plus efficaces stratégies de survie ».

Si Jacques Semelin attache beaucoup d’importance aux stratégies d’esquive déployées par les Juifs, il ne néglige pas pour autant l’attitude de Vichy pour cerner cette singularité française des fameux 75 %. Il existe en fait différentes phases dans la politique anti-juive de Vichy. « Entre 1940 et 1942, le projet de Vichy n’est pas d’exterminer les Juifs, mais de les marginaliser pour éliminer leur influence néfaste sur la société française », fait-il remarquer. « Ensuite, à partir de l’été 1942, on entre dans la logique des arrestations. Les choses changent : l’Eglise catholique réagit à travers la déclaration de Monseigneur Saliège fin août 1942. Elle a un impact international : le New York Times en parle en septembre 1942. Cette déclaration a pour effet d’accroître les gestes d’entraide au sein de la population, mais aussi d’influencer l’attitude de Vichy. A partir de septembre 1942, Pierre Laval explique aux SS qu’il fera tout ce qu’il peut pour déporter les Juifs, mais qu’il n’en va pas de « la livraison des Juifs comme de la marchandise dans un Prisunic, où l’on peut prendre autant de produits que l’on veut toujours au même prix » ! Le même Laval qui avait décrit en juillet 1942 les Juifs étrangers comme des déchets. Quand on regarde les chiffres, on voit bien que 42.000 Juifs, essentiellement étrangers, sont livrés aux Allemands en 1942 pour tomber à 17.000 en 1943 qui est une année de rétraction de la collaboration de Vichy dans l’arrestation des Juifs ».

On entre enfin dans la troisième période de Vichy pendant laquelle le régime se transforme en Etat croupion du IIIe Reich. C’est un Etat milicien dans lequel les autorités de Vichy n’ont plus aucune marge de manœuvre. « Il n’existe donc plus d’écran entre les Juifs et les Allemands. On en arrive au modèle des Pays-Bas, où les Allemands administrent directement le pays », observe Jacques Semelin. Ainsi, dans les pays d’Europe occupée où un Etat national et une part de souveraineté se sont maintenus, les chiffres de la déportation des Juifs sont plus faibles que dans les pays administrés directement par les Allemands. « Sans cet intermédiaire que constituent les gouvernements collaborateurs, il n’existe plus d’écran entre le bourreau et la victime juive », constate-t-il. On en arrive donc à ce que Maxime Steinberg appelait le « paradoxe français ». Ce n’est donc pas un hasard si Jacques Semelin souhaite dédier sa conférence à la mémoire de cet historien belge qui s’est intéressé parmi les premiers à une comparaison entre la Belgique, les Pays-Bas et la France.

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