J’ai même rencontré des ultra-orthodoxes heureux*

Les « haredim », on les connaît souvent bornés, méprisants, braillards, parfois         racistes ou violents. Alors, quand on en trouve qui semblent sympathiques, bien dans leur peau voire, osons le mot, heureux, forcément, ça interpelle.

Ces ultra-orthodoxes là sont deux frères, Arié et Gil Gat et on les a découverts nulle part ailleurs que sur la chaîne de télévision commerciale israélienne, Keshet Channel 2.  A la télé ? Cet outil du diable dont tout « Craignant Dieu » ne connaît en théorie l’existence que par ouï-dire ? Hé oui.

Et pas lors d’une émission religieuse ou politique. Non, dans  Rising Star, un télé-crochet ! Une horreur emplie de paillettes, de musique, de danse dans lequel des femmes nues quant aux bras (voire aux jambes) côtoient des hommes qui ne portent même pas de kippa.

Attendez, attendez, le pire reste à écrire : les deux frères, qui vivent pourtant à  Beit Shemesh, ville renommée pour les crachats et les insultes des ultra-orthodoxes à l’égard des femmes qui osent sortir dans la rue, sont venus en uniforme à l’émission.

En tenue traditionnelle, veut-on dire, Et ils n’ont même pas interprété des psaumes mais bien des chansons d’auteurs païens, genre Simon et Garfunkel ou les Eagles. Et le public, pourtant laïc par définition et composé de femmes pour moitié, a a-do-ré.

Ils ont récolté 80% des votes du public, laissé baba le jury et l’émission a raflé 49% de parts de marché ! 1,6 millions de spectateurs pour une population d’environ 8 millions… Yes ! Oui mais… comment dire… est-ce bien cachère tout cela ?

Comment toujours, cela dépend de qui lit la Loi. Pour les intégristes et leur lecture littérale, c’est une horreur, comme tout ce qui rend les gens heureux. Pour les ultra-orthodoxes qui se permettent de réfléchir, comme les deux frères, c’est une autre histoire :

« Nous n’avons pas sauté dans le torrent sans vérifier la température, expliquent-ils. Et du point de vue de la loi juive, il n’y a pas de problème avec ce que nous faisons ». De fait, la Bible ne manque pas d’artistes, poètes, musiciens, chanteurs, danseurs…

Et certains ont pas mal réussi dans la vie. David, par exemple qui, avant d’être roi, jouait de la lyre, fallait voir comme. Il n’y avait que lui pour apaiser les douleurs de Saül, son prédécesseur.

 Et, même au pouvoir, David  continue à en jouer, sans parler des Psaumes qu’il rédige. La Bible raconte même qu’il dansait, le bougre !

Mais que vont dire les enfants ?

« David dansait de toute sa force devant l’Eternel, et il était ceint d’un éphod de lin. Comme l’arche de l’Eternel entrait dans la cité de David, Mikhal, fille de Saül, regardait par la fenêtre, et, voyant le roi David sauter et danser,  elle le méprisa dans son coeur.

David répondit à Mikhal : C’est devant l’Eternel, qui m’a choisi de préférence à ton père et à toute sa maison pour m’établir chef sur le peuple de l’Eternel, sur Israël, c’est devant l’Eternel que j’ai dansé » (2 Samuel 6 : 14– 21)

Idem pour son fils, le Roi Salomon, qui a aimait l’écriture autant que les femmes et qui nous a laissé outre des chansons, les Proverbes, l’Ecclésiaste et le splendide Cantique des Cantiques.

Bref, couverts par le Saint Livre, les deux frères ont donc pu reprendre leurs anciennes amours. Car, dans une autre vie (avant de devenir religieux), Gil, 37 ans, donnait des concerts dans les boîtes de jazz à New York et Arié (48 ans) jouait de la guitare et était batteur professionnel.

Une fois tombés du côté obscur… devenus religieux, ils ont passé leurs journées dans l’étude et la prière avant, en soirée, de jouer dans les rues de Jérusalem. Et c’est là qu’ils ont été repérés pour le télé-crochet…

On notera que ce ne sont ni les premiers (ni, on l’espère, les derniers) Juifs religieux à s’illustrer dans le domaine de la chanson : il y a Matthew Paul Miller, un Juif américain, un ancien Loubavitch, devenu célèbre en chantant du reggae sous le nom de Matisyahu.

Et les plus anciens se souviennent du merveilleux rabbin Schlomo Carlebach (mort en 1994), un ami du CCLJ où il se produisit souvent.  Pourquoi les frères  Gat ne feraient-ils pas d’aussi belles carrières ?

Comme l’a dit un des membres du jury de Rising Star : « Songez au nombre de personnes « atypiques » qui sont devenues de grandes stars du show-business ». Mais, si cela leur arrive –et c’est tout le mal qu’on leur souhaite-, Arié et Gil auront toutefois un problème :

Jusqu’à présent, ils n’ont pas dit à leur six enfants qu’ils étaient devenus des vedettes (ils n’ont pas la télévision). Et seuls quelques voisins triés sur le volet  sont au courant. Mais ils y arriveront bien.

Comme dit Gil Gat, « Le pouvoir de la musique emporte tout quand il contient beaucoup d’amour. Elle brise les barrières entre gens religieux et gens laïcs . Et chez nous, il y a ce genre d’amour. » Amen.

*Allusion, que seuls les plus de 20 ans peuvent comprendre, au joli film d’Aleksandar Petrovi?, sorti en 1967 : « J’ai même rencontré des tziganes heureux »

 

 

 

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