Jan Karski, la Résistance polonaise et la Shoah

Le jeudi 14 novembre 2013 à 20h au CCLJ, dans le cadre du vernissage d’une exposition consacrée à la mission de Jan Karski, l’historien français spécialiste de la Pologne, Jean-Yves Potel, envisagera le rôle de ce résistant polonais ayant rédigé un rapport sur l’extermination des Juifs en Pologne présenté aux Britanniques et aux Américains en 1943.

Qui était Jan Karski ? Sa mission en 1942 prévoyait-elle explicitement un volet concernant la situation des Juifs ? Oui. C’est même le premier dossier de cette ampleur arrivé à Londres le 17 novembre 1942. Jan Karski était un des courriers de la Résistance polonaise. Il a été envoyé à Londres où siégeait le gouvernement en exil sous l’autorité duquel les forces militaires intérieures venaient d’être réunifiées. C’était l’Armia Krajowa (AK). Karski apportait un volumineux rapport sur la situation des territoires occupés. Il incluait deux importants volets concernant les Juifs : une série de documents microfilmés et ses propres observations après être entré dans le ghetto de Varsovie à l’initiative de deux responsables juifs, le bundiste Léon Feiner et un sioniste (probablement Menachem Kischenbaum), et après avoir pu se glisser, grâce à un agent de l’AK, dans un camp de transit avant Belzec. Parmi les documents microfilmés, dont beaucoup provenaient du réseau d’archives d’Emmanuel Ringelblum, il y avait des témoignages sur la liquidation des ghettos, sur la grande Aktion en juillet 1942 à Varsovie, et surtout une description détaillée de Treblinka rédigée par Leon Feiner. Dans son récit, Karski se faisait explicitement le messager des Juifs persécutés. Il n’a cessé de transmettre aux dirigeants alliés, notamment à Roosevelt qui l’a reçu en 1943, leur demande d’aide et d’action. C’était donc un rapport très consistant, informatif et politique. Karski a d’ailleurs rencontré dès son arrivée à Londres les dirigeants juifs qui siégeaient au Parlement polonais en exil.

Le contenu de ce rapport était-il de la même teneur que celui de Gerhart Riegner, le représentant du Congrès juif mondial en Suisse ? Il le confirmait. Dans son télégramme du 8 août 1942, Gerhart Riegner, auquel parvenaient aussi des informations alarmantes, s’interrogeait sur l’existence d’un plan d’ensemble d’extermination décidé par Hitler. Il s’adressait au Département d’Etat américain qui se montrait sceptique. Or, le rapport Karski lève tous les doutes et place les gouvernements alliés devant leurs responsabilités. En fait, des informations partielles arrivaient de multiples sources depuis mi-1941. On considère que les Britanniques avaient cassé les codes de transmission allemands et qu’ils étaient informés des massacres des Einsatzgruppen à l’arrière du front de l’Est : « des dizaines de milliers d’exécutions », a déclaré Churchill dans un discours du 24 août 1941. L’Agence juive d’information, basée à New York, publiait régulièrement des échos tragiques que relayaient le New York Times et d’autres journaux. Ainsi, le massacre de Babi Yar fut connu presque immédiatement ! Le rapport Karski n’a cessé d’être confirmé par d’autres informations fin 1942 et début 1943. Au point que des Juifs polonais émigrés à Londres et New York ont publié en anglais, en octobre 1943, un Livre noir des Juifs de Pologne de plusieurs centaines de pages, qui rassemble ces informations et constitue, encore aujourd’hui, un dossier très complet sur ces massacres. On peut, entre autres, y lire l’essentiel du rapport Karski de 1942.

Un homme comme Karski reflétait-il la disposition d’esprit et l’attitude de l’ensemble de la Résistance polonaise à l’égard des Juifs et de leur l’extermination en cours ? Karski exprimait le point de vue officiel de la Résistance. Le Président de la République a repris ses informations dans un document du 19 décembre 1942, publié à Londres. Il a toujours agi dans ce sens. Zegota, le comité d’aide aux Juifs fondé à l’automne 1942 à Varsovie, était organisé et financé par Londres. Mais, bien sûr, ces positions ne préjugeaient pas des forts courants antisémites au sein de la population polonaise et d’une partie de la Résistance.

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