Suite à l’article « Une autre lecture de la Shoah » de Nicolas Zomersztajn paru dans le Regards n° 764 du 16/10/12, Insa Meinen nous prie de bien vouloir publier le droit de réponse suivant.
Je remercie la rédaction de la revue Regards et tout particulièrement Nicolas Zomersztajn pour l’intérêt porté à mon livre sur la Shoah en Belgique. Il est toutefois absurde d’affirmer que mon travail puisse servir à déprécier l’œuvre de Maxime Steinberg. Dans mon livre, les travaux de Maxime Steinberg font l’objet de nombreuses citations. Il est dit dans l’introduction que la performance que représente le travail de recherche de Maxime Steinberg est telle qu’elle ne sera vraisemblablement jamais égalée. Il y a quelques années, j’employai déjà cette même formulation en préambule d’un essai, Maxime Steinberg me fit savoir qu’il s’en réjouissait et m’en remercia expressément.
Le reproche formulé dans Regards est d’autant plus contrariant que j’ai publié début 2011 un hommage à l’œuvre de Maxime Steinberg[1]. Cet hommage salue largement, entre autres, l’analyse critique de Steinberg quant à la politique de l’administration militaire allemande : une analyse qui devançait nettement la recherche belge, ainsi que la recherche internationale, comme je l’écrivis littéralement. Et l’on affirme maintenant dans Regards que je fais passer pour miennes des analyses de la politique de l’administration militaire alors qu’elles proviennent en réalité de Maxime Steinberg. Quiconque veut savoir dans quelle mesure je m’appuie sur les travaux de Maxime Steinberg et sur quels points mon interprétation les dépasse, peut le lire dans mon livre.
Concernant l’arrestation des Juifs en Belgique, Regards me fait également le reproche, aussi inexact que grave, de présenter dans mon livre des faits connus depuis longtemps grâce à la littérature belge comme étant le résultat de mes propres recherches. Maxime Steinberg ne laissa aucun doute sur le fait qu’il voyait dans mes recherches un changement de perspective par rapport à son propre travail. En février 2005, alors que nous participions tous deux à une conférence organisée à Berlin, je fis remarquer pour la première fois en public que la majorité des victimes n’avaient pas été arrêtées dans le cadre de rafles ou d’autres actions de masse, mais de façon individuelle ou en petits groupes, que l’on avait ainsi surestimé le rôle des rafles d’Anvers, et donc de la collaboration de la police belge, et que pour comprendre la Shoah en Belgique, il convenait de déterminer comment les Allemands avaient réussi à mettre la main sur plus de 13.000 hommes, femmes et enfants juifs sans procéder à des rafles. Maxime Steinberg rejeta fermement ma thèse. En présence de collègues venus de France, de Belgique, des Pays-Bas et d’Allemagne, il défendit son interprétation, jusque-là jamais remise en question, selon laquelle les grandes opérations d’arrestations survenues au cours de la période qu’il baptisa lui-même les « cent jours de la déportation », furent décisives pour le génocide juif en Belgique.
En revanche, Maxime Steinberg et moi-même étions d’accord sur le fait que le rapport du CEGES La Belgique docile (dont Nicolas Zomersztajn craint qu’il soit remis en cause suite à la publication de mes travaux) est problématique dans la mesure où il occulte en grande partie le côté allemand. Même si les auteurs n’en ont pas eu l’intention, cette lacune conduit, à mon sens, à surévaluer la responsabilité des autorités belges et à décharger les coupables allemands. Que l’on accorde entre-temps plus d’importance à la collaboration dans les pays autrefois occupés par les troupes allemandes qu’aux actes des responsables allemands eux-mêmes est un fait que l’on peut aussi constater ailleurs, et en particulier en Allemagne. Suite au rapport du CEGES considéré sur le plan international, l’impression se dégagea dans la presse allemande que la persécution et la déportation des Juifs en Belgique étaient quasiment un crime belge. Je continuerai donc à l’avenir à prendre position contre cette déformation des faits historiques.
[1]Maxime Steinberg − Brussels 1936 – 2010, Yad Vashem Studies, 39/1 (2011), pp. 15-30 (aussi en hébreu).
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