Philip roth, Indignation, roman traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, 196 p.
Après avoir évoqué dans quelques-uns de ses plus récents romans les affres de la vieillesse, de la maladie, de l’obsession de la mort, Philip Roth se tourne à nouveau vers les lointaines années de sa jeunesse. Nous sommes au début des années 50, en pleine guerre de Corée. Le narrateur, un jeune Juif de 18 ans, originaire de Newark (New Jersey) comme Roth lui-même, étudie dans une fac de l’Ohio hyper conservatrice, où il est quasi obligatoire d’assister à des sermons religieux et d’adhérer à des « fraternités » d’une insigne pauvreté intellectuelle. Le but de Marcus Messner est de sortir premier de sa promotion, de fuir le harcèlement parental, en particulier l’inquiétude d’un père boucher casher de son état, qui n’a que le défaut d’aimer trop son fils. Son deuxième grand but dans la vie, c’est de coucher avec une fille avant de mourir, en Corée par exemple où il redoute d’être envoyé. Mais la chose est quasiment impossible en ces temps encore puritains, sur les campus comme ailleurs, sauf exception. Nous sommes bien avant les révoltes étudiantes libératrices, en Europe comme aux Etats-Unis, de la fin des années 60. Ici on ne peut qu’obéir. Ou mourir.
Myriam Anissimov, Romain Gary l’enchanteur, éditions Textuel, coll. Passion, 192 p.
Superbe album que nous livre la romancière et biographe Myriam Anissimov, spécialiste entre autres de Romain Gary (voir l’incontournable biographie qu’elle consacra naguère à cet écrivain mystificateur et suicidaire, parue chez Denoël en 2004). L’auteur de La promesse de l’aube qui fut tour à tour aviateur, diplomate, cinéaste, était né à Wilno, avait passé quelques années de son enfance à Varsovie avec sa mère, qui nourrit une passion exclusive pour son fils pour lequel elle avait des ambitions grandioses. Roman Kacew deviendra Romain Gary (comme Gary Cooper, son héros de prédilection). Il sera le grand homme dont avait rêvé sa mère à Nice où le « couple » s’est installé. Le jeune homme rejoindra de Gaulle à Londres. Le voici lieutenant dans le groupe Lorraine de la Royal Air Force… Au moyen des documents iconographiques que Myriam Anissimov a réunis, nous suivons pas à pas le destin héroïque et aventureux de ce grand écrivain qui s’ingénia à créer sa propre légende (voir l’invention de son avatar à succès Emile Ajar). Magnifiques photos de la comédienne Jean Seberg, sa femme depuis 1963, dont la fin fut tragique. Gary l’imitera quatorze mois plus tard d’une balle qu’il se tira dans la bouche.
Nathalie Funès, Mon oncle d’Algérie, Stock, 157 p.
Comment sauver de l’oubli où peu à peu son souvenir sombre inexorablement un être qu’on a un peu connu dans son enfance ? C’est la question que s’est sans doute posée Nathalie Funès, journaliste au Nouvel Observateur, à propos de son grand-oncle Fernand Doukhan, Juif d’Algérie. Un jour, Dieu sait pourquoi, elle tape son nom sur Internet, et c’est le passé qui ressurgit sous la forme d’une notice concernant l’anarchiste juif d’Algérie Fernand Doukhan, instituteur de son état, militant pour l’indépendance, proche de Messali Hadj plutôt que du FLN, qui se fit expulser de la terre de ses ancêtres en 1958 pour se retrouver en France, sur les hauteurs de Montpellier, passant de l’anarchisme au trotskysme. Il est mort en 1996, à 83 ans, d’un stupide accident de circulation. De fonds d’archives en enquêtes auprès des derniers témoins, par des visites dans les lieux que traversa cet « oncle d’Algérie », Nathalie Funès n’aura de cesse qu’elle ne sache tout, ou peu s’en faut, sur cet être si atypique, qui rejeta la religion, quasiment sa communauté d’origine, au profit d’une lutte généreuse pour tous les déshérités, ici comme là-bas. Elle est retournée à Bab El-Oued, a rencontré la dernière personne qui connaissait son oncle. « Quand il mourra », écrit-elle, « ce sera fini… Plus personne ne se souviendra qu’au numéro 6 vivait un instituteur arrêté pendant la bataille d’Alger, et qui s’appelait Fernand Doukhan ».
]]>