Je lis, tu lis, ils écrivent…

David Horowitz & Guy Millière, Comment le peuple palestinien fut inventé, David Reinharc éditions, 2011, 58 p.

Le titre de ce petit livre, un pamphlet à n’en pas douter, m’avait intrigué. Il reprend visiblement et symétriquement cet autre titre qui avait fait couler beaucoup d’encre, qui en avait offusqué plus d’un, et qui, selon moi, ne méritait ni cet excès d’honneur ni cette indignité : Comment le peuple juif fut inventé,de l’historien israélien Shlomo Sand. Le constat ici rejoint celui que faisait Jacques Tarnero, et dont nous avions rendu compte dans la précédente livraison de Regards avec Le nom de trop, paru en même temps. Le constat est le suivant, résumé par la plume de Guy Millière : « Israël est non seulement aujourd’hui le pays le plus abhorré du monde : c’est le seul Etat dont on conteste sans cesse, dans les instances internationales, l’existence et le droit d’exister ». En 1948, à la création de l’Etat, qui parlait d’un peuple palestinien, de quelque aspiration nationale que ce soit ? Pas même les Palestiniens eux-mêmes. Deux ans plus tard, la Jordanie, comme on sait, annexait la Cisjordanie et l’Egypte la bande de Gaza. C’est passé comme une lettre à la poste, sans conflit, sans contestation. Soixante ans après, les camps de réfugiés existent toujours, et les riches pays arabes se sont bien gardés de lever le petit doigt pour les faire sortir de leur misère. Vous avez dit bizarre ? La plupart des Palestiniens, nous dit Horowitz, ne sont pas originaires du territoire imparti aujourd’hui à Israël. A commencer par Yasser Arafat lui-même, né en Egypte. Idem le grand intellectuel palestino-américain Edward Saïd. Tout fonctionne selon la recette perverse du deux poids deux mesures. Ainsi, la Jordanie a massacré des milliers de Palestiniens. Qui s’en est plaint ? Que vaut-il mieux, s’agissant des droits sociaux ou des droits humains en général, être arabe en Israël ou dans un pays arabe ? Nous en arrivons à la thèse essentielle de l’ouvrage : non, les Palestiniens ne veulent pas d’un Etat à côté de celui d’Israël. Ils aspirent à « détruire Israël et tuer les Juifs ». Nous retrouvons ici cette idée rencontrée dans le livre de Tarnero : la haine arabe d’Israël est aussi, peut-être encore plus dangereusement, celle contre l’Occident tout entier. « Abandonner Israël serait abandonner infiniment plus qu’Israël ». Je vous laisse méditer.

Georges Didi-Huberman, Ecorces, éditions de Minuit, 71 p.

Singulier récit -une méditation, une déambulation- que cet historien de l’art éminent rapporte d’une visite faite en juin 2011 du site muséal d’Auschwitz-Birkenau. Il en revient avec trois petits fragments d’écorces d’un bouleau. Et quelques photos. L’écorce et la photo ont ceci de commun qu’elles sont l’une et l’autre une surface. La surface a mauvaise presse : elle ne fait pas le poids devant la profondeur, qui serait la vérité. Voire. Birkenau, le « bois de bouleaux », justement, n’est aujourd’hui qu’une surface à peu près indéchiffrable. Un site archéologique, avec des oiseaux, et où poussent des fleurs. Il renferme bien une profondeur : des strates (les morts gazés ici par milliers) et les lieux mêmes, les fours crématoires détruits par les SS avant leur fuite pour effacer leurs traces criminelles, tout au fond du camp, vers le bois de bouleaux précisément. Didi-Huberman, humblement, réhabilite la surface : elle fait de notre regard désemparé, bouleversé, celui d’archéologues en puissance. Mais les premières photos de Birkenau, quatre au total, furent prises, clandestinement, par des membres du Sonderkommando, qui donnent à voir, notamment, fugacement, des femmes nues courant vers leur extermination. Il y a dix ans, une vive polémique s’instaura entre Claude Lanzmann et Georges Didi-Huberman, sur notre légitimité morale, philosophique, à regarder ces photos en face. Posture métaphysique (en raison d’un interdit absolu de toute représentation de la Shoah) versus position d’archéologue qui n’a de cesse de regarder jusqu’à l’insoutenable. « On ne peut donc jamais dire : il n’y a rien à voir, il n’y a plus rien à voir. Pour savoir douter de ce qu’on voit, il faut savoir voir encore, voir malgré tout. Mais la destruction, l’effacement de toute chose ». Il faut lire ce court récit exemplaire, méditatif, d’une grande beauté, d’une grande émotion contenue.

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