Irvin Yalom, Le problème Spinoza, Galaade éditions, 642 p.
Je me suis toujours méfié des best-sellers, des livres de plage, de ce que les Américains appellent des page-turner. Il m’est arrivé d’en lire, et je ne m’en vante guère. Une exception : les romans d’Irvin Yalom. Là, j’avoue sans ambages mon grand péché de gourmandise. Né à Washington en 1931, Yalom fut professeur de psychiatrie à Stanford. Ecrivain, ses livres sont traduits dans toutes les langues du monde. Ce n’est pas là ce qui m’impressionne. Non, les raisons de mon enthousiasme sont bien plus inavouables : lire Yalom me met en transe. Je veux dire : je commence son livre, et je n’ai de cesse que d’y retourner. Sa méthode est « simple ». Il se saisit d’un bon gros sujet érudit, philosophique en principe, il passe sa leçon en machine et il en sort un roman, à la fois romanesque, érudit dans le genre passionnant, même si c’est parfois un rien didactique, et cela en outre a la vertu de vous rendre intelligent (en tout cas, vous le croyez, et c’est l’essentiel). Par-dessus le marché, vous avez le sentiment, au fil des pages, que cela vous fait du bien à l’âme, comme après une bonne séance chez un psy qui vous aurait aidé à découvrir quelque clé de compréhension de votre cas singulier.
Avec Le problème Spinoza, son nouveau roman, Yalom n’échappe pas à sa manière habituelle. Il se saisit d’un bon sujet de thèse, et il vous le rend non seulement digeste, mais vous le fait passer avec un plaisir constant. Ici, il y a deux sujets de thèse : le cas Baruch Spinoza, fils d’un marrane portugais, qui le premier de sa communauté, au milieu du 17e siècle, rejeta les croyances religieuses de l’orthodoxie juive qu’il tenait pour autant de superstitions, telles les croyances aux miracles bibliques, et qui de ce fait fut rejeté à son tour, exclu de la communauté des Juifs d’Amsterdam, frappé par un herem à l’âge de 25 ans. Vous savez tout cela.
L’autre sujet, c’est le cas d’Alfred Rosenberg, ce théoricien du racialisme nazi. Dès le lycée, il lut l’Anglais Houston Stewart Chamberlain, lui-même lecteur du Français Gobineau, lequel plaçait la « race » aryenne au-dessus du lot commun, et les Juifs en queue de peloton. Et comme Alfred propageait ces insanités, vers 1910, auprès de ses camarades, ses maîtres lui infligèrent un pensum. Puisqu’il disait aimer par-dessus tout le grand Goethe, savait-il que ce dernier, le plus grand des Allemands, vouait une immense admiration au Juif Spinoza ? Il fallait qu’il rende un travail sur ce sujet de recherche. Ce qu’il fit tant bien que mal, car ce Rosenberg était d’une intelligence plus que médiocre.
Pendant la guerre, au début de 1941, après que les troupes nazies eurent envahi les Pays-Bas, le commandant Rosenberg se rue dans l’ancienne maison de Spinoza pour y piller sa bibliothèque. Depuis son pensum de lycéen, trente ans plus tôt, Rosenberg l’antisémite restait obsédé par le grand penseur juif d’Amsterdam, polisseur de lentilles de télescopes et de microscopes de son état, annonciateur des Lumières, qui remit courageusement en question le principe d’autorité et s’avisa de lire la Bible en philologue, non en croyant. Comme le psychothérapeute et comme Socrate, parangon du philosophe occidental, il pratiquait la maïeutique fondée sur ce qui fait (ou devrait faire) le propre de l’homme : la raison.
Enfin, avec Yalom, Freud n’est jamais loin. Un plaisir de l’intelligence supplémentaire. Pour Spinoza le réprouvé comme pour Rosenberg le nazi fanatique, Yalom imagine un personnage latéral qui les accouche de leur vérité, et qui serait un peu lui-même, Yalom, écrivain et psychothérapeute. Freud, Spinoza, la philosophie, la science, les symptômes qui nous agissent, dans la honte, la douleur ou le déni, un principe unit cette constellation apparemment disparate : la certitude que tout a une cause, et que l’explication des choses, même cachée, même difficile à exhumer, relève d’une causalité rationnelle. Spinoza, cohérent avec lui-même, a payé cette conviction au prix fort. Mais la raison pour laquelle le philosophe constituait un « problème » pour le nazi Rosenberg, cela constitue une énigme qu’à mon avis l’auteur lui-même n’a pas résolue. Un prétexte sans doute pour écrire son roman.
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