Je lis, tu lis, ils écrivent…

Colombe Schneck, La réparation, Grasset, 212 p.

Il y eut les récits, innom-brables, dans toutes les langues, des survivants des camps nazis. Ces voix des rescapés qui s’éteignent jour après jour sous nos yeux, leurs enfants parfois les relaient.De plus en plus nombreux sont aujourd’hui les témoignages des enfants cachés, par exemple. Puis est venue une troisième génération, née après la guerre et parfois bien après, qui ne peut témoigner d’un événement, mais en quelque sorte d’un silence, d’une absence. Un anneau dans la « chaine d’or » s’est rompu, et certains n’ont de cesse de réparer, de tenter de réparer cette défaillance dans la transmission. Il faut alors se mettre en quête, avec obstination. C’est la démarche qui est celle aujourd’hui de Colombe Schneck. Quand elle fut enceinte en 2003, sa mère, Hélène, lui demanda, au cas où elle aurait une fille, de l’appeler Salomé. Sans dire pourquoi. Sans révéler que c’était le nom d’une petite cousine née vers 1936, déportée de sa région de Kovno en Lituanie, en octobre 1943, et dont il est censé ne plus rien rester, sauf une photo. La réparation est une enquête. Colombe a lu les livres qu’il fallait (conseillé par son cousin, l’universitaire Pierre Pachet). Elle est allée interroger les survivants de la famille qui pourraient témoigner de ce qui s’était passé pour les engloutis, pour chacun d’eux. Aux Etats-Unis, en Israël certes, mais elle se rend aussi en Lituanie où elle ne rencontre, c’était fatal, que le vide. Comme s’il avait fallu tout ce temps, soixante ans ! pour que les langues, enfin, se délient. Car si silence il y eut dans les familles, c’est bien sûr que la parole était trop douloureuse, et qu’il fallait choisir la vie, la reconstruction. Mais parfois, il y a une tragédie dans la tragédie, comme c’est ici le cas… On sort un peu abasourdi de cette lecture. L’enquête y est rigoureuse, implacable. Il y eut les « réparations » allemandes. Il y eut les spoliations indemnisées. Dire les choses, même plus de soixante ans après, n’est pas seulement une « mitzva ». C’est une entreprise salutaire, pour soi, pour la mémoire des disparus, même si on ne les a pas connus personnellement, et pour cause, et enfin pour nos descendants. La chaine, par la parole, est réparée.

E.L. Doctorow, Homer & Langley, roman traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes sud, 229 p.

C’est une histoire vraie, qui est peut-être parvenue à vos oreilles. Deux frères, Homer et Langley Collyer, dont le cadet était aveugle, furent retrouvés un jour de 1947, morts dans leur appartement de Manhattan, littéralement ensevelis sous des piles de journaux et de livres. Une histoire de fous en un sens. Voire. Doctorow, célèbre romancier américain, nous retrace le destin tragique de ce couple étrange, sans équivalents. Il le fait avec un art consommé du récit, une langue d’une grande beauté, d’une grande poésie, d’une grande précision, excellemment rendue en français, ce qui est loin d’être toujours le cas. Ces deux frères sont riches, cultivés, raffinés, héritiers d’une famille bourgeoise de New York. Nous sommes juste après la Grande Guerre dont est revenu le frère ainé. Ils ont des employés de maison, un vaste appartement, des petites amies défilent, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf qu’il y a une faille, bien sûr. Langley nourrit une théorie bizarre sur le monde, à laquelle il adhère totalement : la théorie du remplacement. Tout, sur terre, y compris nous-mêmes, venons au monde pour remplacer d’autres êtres qui ont disparu, en un éternel recommencement. Ce que racontent les journaux jour après jour ne fait que répéter, hormis les détails des circonstances, ce qui déjà eut lieu. Pourquoi ne pas imaginer l’exemplaire unique d’un journal qui serait la somme statistique de ce qui advient dans le monde ? Fort de cette théorie, Langley va accumulertoutela presse de chaque jour, qu’il va conserver, découper, classer, archiver. On devine la suite. Ce récit, raconté à la fin de sa vie par le frère aveugle, est à la fois envoûtant et terrifiant. Ce n’est pas seulement l’histoire elle-même qui est surprenante, c’est l’art du conteur, du grand art. 

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