Je lis, tu lis, ils écrivent…

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard, 178 p.

Prenez un quartier de Paris, à peu près n’importe lequel. Mettons Montparnasse, ou plutôt ce que l’écrivain yiddish Oser Warszawski (que cite Modiano) appelait « L’arrière Montparnasse ». Introduisez un narrateur qui a la mémoire qui flanche, qui ne se souvient plus très bien de cet épisode énigmatique de sa jeunesse, vers 1966, quand la fac de Censier se construisait. Et puis, c’est essentiel, un jeu dans le temps. Jeu au sens de l’expression : il y a du jeu. Autrement dit, une faille, une béance. Un laps de temps, plus ou moins long, qui a fait que les choses (les murs, les immeubles, les boutiques, les gens, les cafés, les cinémas) ont changé, sont quasi méconnaissables, mais pas tout à fait. Ah, j’oubliais : quelques individus, aux noms improbables, dont on se souvient vaguement. On va dire : Dannie (qui buvait des Cointreau au café en face des grilles du Luxembourg, qui a séjourné dans la prison de la Petite-Roquette), Paul Chastagnier (sa Lancia de couleur rouge), Aghamouri (fréquente le Rosebud, rue Delambre), Duwelz (un blond au parfum caractéristique, Pino Silvestre), Gérard Marciano enfin, tous personnages dont on ne sait trop quels liens ils tissaient entre eux… « Leurs silhouettes sont devenues floues avec le temps, leurs voix, inaudibles ». Quelques lieux qu’on épinglerait sur la carte, comme pour fixer le flou, justement, des souvenirs : rue des Favorites, l’Unic Hôtel rue du Montparnasse (surveillé par la police « mondaine », mais pourquoi ?), Falguière, rue d’Odessa, rue Vandamme dont il ne reste qu’un tronçon, l’hôtel Perceval… Et puis, un petit carnet noir qui porte encore les traces ténues, griffonnées, de quelques notes prises à l’époque (quelle époque d’ailleurs ?), qui rappellent vaguement quelque chose. Interroger les témoins ? Mais il y a si longtemps. Ils sont morts probablement, ou très mal en point, ou ils sont partis ailleurs, on ne sait où. Autant dire que c’est fichu. Vous voici « en présence d’un chien empaillé, un chien qui avait été le vôtre et que vous aviez aimé de son vivant ». Triste histoire, sombre histoire. Mais qui s’en souvient ? Sans compter des réminiscences d’une époque encore antérieure : la guerre, et même le 19e siècle, avec le surgissement de fantômes : Nerval, Jeanne Duval la maitresse de Baudelaire, le poète Tristan Corbière, qui ont erré eux aussi, déjà, dans un Paris nocturne… Ajoutez, pour faire bonne mesure modianesque, quelques numéros de téléphone improbables, une maison de campagne dans un bled perdu, un manuscrit écrit autrefois à propos d’un temps lui-même révolu, ce manuscrit oublié dans ladite maison de campagne. En outre, une vague idée de mauvais coup ou de complot (fomenté par des opposants marocains qui rappellent en filigrane les protagonistes de la sordide, mais réelle affaire Ben Barka). On se surprend à regarder avec le narrateur derrière la vitre d’un café ou d’un hall d’hôtel ces types patibulaires, et ce n’est pas tant l’épaisseur de la vitre qui nous sépare d’eux, que l’épaisseur du temps, des années, voire des décennies. Ces personnages sont figés dans l’éternité, une fois pour toutes. C’est désormais une vieille photo, et on sait à peine qui ils sont. Plus personne, bientôt, ne pourra le dire. C’est pourquoi, avant que les lumières ne s’éteignent à jamais sur le monde, il faut écrire, fixer les choses, les empêcher de sombrer elles aussi tout à fait. Cela s’appelle la littérature. Voici donc réunis tous les ingrédients du monde modianesque. Mais j’oubliais un détail essentiel : le talent. Un talent spécifique, qui fait que Modiano, comme on le dit, et ce n’est pas tout à fait faux, écrit toujours le même livre, selon une même partition reconnaissable entre mille. On se dit aussitôt : c’est du Modiano. Comme on dit : c’est du Proust, ou du Duras, ou du Sarraute. Un classique, en un mot. Ici, c’est du super Modiano. A siroter comme un Cointreau.

Evelyne Guzy, Le martyr de l’Etoile, éditions Luc pire, 140 p.

Dans une ruelle à l’angle de la Grand-Place de Bruxelles, le corps inanimé de Rachida, voilé de noir, militante jihadiste, propagandiste d’Al-Qaïda en Europe. La narratrice Laureen la découvre. Laquelle n’est pas là tout à fait par hasard : elle passe le plus clair de son temps à traquer les sites et les forums islamistes. Mais qui a eu intérêt à commettre ce meurtre ? L’enquête commence… Le ton est vif, haletant. L’éditeur n’hésite pas à appeler la collection où ce récit rend place « Romans de gare ». Avec une traduction à la clé : « Kill and read ». On se laisse aisément prendre au jeu.

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