Je lis, tu lis, ils écrivent…

Shmuel Trigano, La nouvelle idéologie dominante. Le post-modernisme, Hermann éditeurs, 141 p.

La modernité, par exemple en art, on sait à peu près ce que cela recouvre : la séquence qui va des Impressionnistes à Picasso. La post-modernité (ou post-modernisme), c’est plus compliqué : nous sommes en plein dedans. Tout l’intérêt de ce petit livre du sociologue Shmuel Trigano, est à la fois de nous aider à y voir clair dans ce que ce terme recouvre dans notre vie intellectuelle et sociale, mais aussi, allant plus loin, dans la véritable idéologie, au sens quasi marxiste du terme, que cette réalité implique. Une sorte de machine de guerre plus ou moins visible qui vise des buts extrêmement précis. Cette vision des choses est d’abord apparue en France, avec la fameuse « déconstruction » des années 60-70, nommément les travaux de Jacques Derrida. Cette « French Theory » a gagné ensuite les campus américains : toute réalité sociale, culturelle, politique n’était qu’effet de langage, de discours, on pouvait « déconstruire » ces constructions idéologiques. Est venue ensuite se greffer à ces nouvelles disciplines universitaires une approche inédite, qu’on appela la « Queer Theory », qui consista à démonter, là aussi, l’identité sexuelle trop assurée, à « défaire le genre ». On allait bien, comme dans les sociétés totalitaires, vers le surgissement d’un homme nouveau, dont l’identité se trouvait « désidentifiée », une identité « sans contenu » puisque nous ne pouvons plus parler d’hommes ou de femmes, catégories socialement construites, car au fond irréelles. Ce fut le but des Gender Studies. Autres valeurs du post-modernisme, selon Trigano, l’éloge du métissage, l’abaissement de la nation, la victimisation des minorités. On pensait, avec J.-F. Lyotard, que nous n’étions plus régis par les « grands récits », chrétien, marxiste, etc. Or, voici que surgit la vision d’un islam « crédité d’être la victime absolue d’un Occident criminel ». Autre cible de Trigano, les fameux Cultural Studies. Ces disciplines aboutissent toutes à célébrer le « sujet non occidental ».Ce faisceau intellectuel, qui a pignon sur rue dans les facs occidentales, forme bien une idéologie, et, Shmuel
Trigano insiste, une idéologie dominante, telle celle qui jadis était destinée selon le marxisme à maintenir le prolétariat dans son état d’aliénation. Aujourd’hui, ce n’est plus le prolétaire qui est le levier de l’Histoire, mais le non-occidental, « tenu pour être ontologiquement “innocent” et “victime” ». La déconstruction s’avère à terme être une destruction, celle de l’être occidental, du citoyen démocratique. Une lecture passionnante, qui donne à penser.

Sophie Stern, Recommencer ailleurs, éditions Avant-Propos, Waterloo, 206 p.

C’est le récit d’une alyah, une de plus. La narratrice, la quarantaine, est parisienne, mariée, deux enfants. C’est le mari qui assure le nerf de la guerre, cadre supérieur, d’abord nommé à Londres. C’est ce mari qui m’a intrigué, d’abord, dans ce récit à la première personne. On ne sait rien de lui. On le voit à deux reprises, une fois sur une plage de Tel-Aviv, une autre fois rentré du travail, d’un travail harassant, dans son fauteuil, tenant encore dans ses mains le Haaretz. Et, dans ces deux occurrences, il dort ! La narratrice l’aime-t-elle ? L’estime-t-elle ? On ne sait. Ses enfants ? Elle n’en dit rien. Aime-t-elle Israël, son nouveau pays ? Certes, émigrer est difficile, la langue et ainsi de suite. Mais encore ? La religiosité omniprésente de Jérusalem où le couple s’installe d’abord, elle en pense quoi ? Finalement, est-elle heureuse ou non à Haïfa où ils emménagent ensuite ? Et pourquoi cette hostilité non dissimulée devant le spectacle de deux superbes jeunes femmes très dénudées sur la plage ? En somme, elle semble plutôt s’ennuyer, la narratrice, et le lecteur espère qu’au cours de tango argentin qu’elle fréquente elle rencontrera quelque bel hidalgo qui la fasse enfin chavirer et lâcher prise. Que nenni, ce n’est pas le genre de la maison, semble-t-il. Dommage. Ce sera sans doute pour une autre vie. •

Fabien Nury & Sylvain Vallée, Il était une fois en France, Tome 6 : La Terre promise, éditions Glénat

Fabien Nury et Sylvain Vallée publient le dernier tome d’une BD consacrée à l’histoire de Joseph Joanovici, immigré juif, résistant et collabo qui a fait fortune en France sous l’Occupation. Condamné en 1949, il aurait déclaré, lors de son procès : « Je n’étais pas vendu aux Allemands puisque c’était moi qui les payais ». Joanovici dérange tellement que même Israël l’expulse lorsqu’il tente de s’y installer en 57.

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