Jean-Jacques Fouché, Oradour, Liana Levi, coll. « Piccolo », 2013, 280 p.
Heureuse initiative que celle de Liana Levi de rééditer en poche ce livre paru d’abord en 2001. On a reparlé récemment du massacre d’Oradour, village de Haute-Vienne, par une colonne de Waffen SS, la division Das Reich qui remontait de Dordogne vers la Normandie où venait d’avoir lieu le débarquement allié. On peut douter cependant que les archives de la Stasi que les autorités allemandes peuvent désormais interroger, à propos de trois vieillards et de leur implication dans le massacre de près de 650 villageois, ce 10 juin 1944, jettent un éclairage supplémentaire sur les faits et leur interprétation. Car les faits eux-mêmes sont connus. Le village fut totalement incendié, après que ses habitants, hommes, femmes, enfants furent exécutés (350 femmes et enfants dans la seule église, corps carbonisés), leurs biens et leurs bêtes pillés.
La question s’est aussitôt posée (et reste en grande partie irrésolue) : pourquoi Oradour ? Il n’y avait là nul maquis. Il y avait bien, ici comme ailleurs, quelques familles juives réfugiées, mais rien qui justifiât ce massacre systématique. Autre complication : treize Français, des Alsaciens, « incorporés de force » participèrent au massacre sous l’uniforme nazi. Mais ils furent amnistiés à l’issue d’un procès en 1953, qui fit que la mémoire d’Oradour se dissocia en grande part de la mémoire nationale de l’Occupation : on voulait alors, le général de Gaulle en tête, « réconcilier » les Français. Une des explications, selon Fouché, de l’extrême brutalité, quasi inconnue sur le front de l’Ouest, réside en ce que cette division venait précisément du front de l’Est, avec un « imaginaire de guerre » où les massacres -de Juifs notamment- sont quotidiens. Les jeunes recrues alsaciennes, les « Malgré-Nous », sont exemptes de cet imaginaire, mais elles en sont très vite imprégnées : « Les nouvelles recrues », écrit Fouché, « apprennent à tuer, s’habituent au sang et à la mort ».
Pourquoi Oradour ? Aux soldats eux-mêmes on fournit le minimum d’explications : il serait question de monter une expédition en vue de récupérer un officier SS tombé aux mains des maquisards. Pure invention. De même que cette autre affabulation selon laquelle des résistants, à Oradour, des Juifs et des Espagnols réfugiés, détiendraient des armes… Du point de vue des villageois, la surprise et l’incrédulité sont si totales qu’ils n’opposent aucune résistance à la brutalité méthodique des SS.
Le deuil même est problématique. D’abord la plus grande partie des victimes, incendie oblige, ne fut jamais identifiée. Surtout, il y eut l’amnistie de 1953, à quoi s’opposera le silence des commémorations, protestant que la dette de cette histoire, n’est pas apurée. Avec l’amnistie, les bourreaux, en l’occurrence les 13 Waffen SS alsaciens, en tant qu’incorporés de force, sont tenus pour des victimes, tout autant que les habitants d’Oradour massacrés et qu’à ce titre, ils ne sauraient demander pardon. On comprend que ce massacre du 10 juin 1944 ait perduré dans la mémoire limousine comme une blessure inguérissable.
Michèle Baczynsky, Le Roi Chat-lomon et autres histoires. Illustré par l’auteure de linogravures, 32 p.
Ce sont, si l’on veut, des histoires bibliques que nous conte Michèle la conteuse. Mais singulièrement revisitées. Non pas remises au goût du jour, non pas actualisées, surtout pas. Mais « arrangées », comme on le dit des mélodies un peu trop brutes et qui méritent une orchestration. L’orchestration, c’est ce que je me propose d’appeler la Baczynsky touch. Vous prenez, comme chez Esope ou son interprète notre La Fontaine, des animaux. Vous les humanisez, vous leur ôtez tout rapport d’agressivité qu’ils peuvent nourrir dans la vie réelle où ils se bouffent les uns les autres, vous les immiscez in medias res dans une situation morale dont la Bible a le secret. Ou un fait-divers propre au monde des oiseaux migrateurs. Vous secouez, et c’est du Baczynsky qui en sort. Que vous dégustez. Et faites goûter à vos enfants. S’ils possèdent, sait-on jamais, un petit vernis de yiddishkeit, c’est sûr qu’ils n’en apprécieront que davantage. Mais même sans, ce sera quand même du plaisir. Le premier de ces contes commence ainsi : « Madame Farmer versa encore quelques croquettes dans le bol de son chat… » C’est ça, in medias res (au milieu des choses). C’est quand l’action a déjà commencé avant le début même du conte. C’est quand le conte continue, alors qu’il vient seulement de commencer. Ici, c’est le mot « encore » qui nous dit tout ça. Il fallait y penser. Baczynsky y a pensé. C’est ça, la B. touch dont je parlais. C’est pas grand-chose si l’on veut. Mais c’est tout un art. Si, si, je vous assure. On est artiste ou on ne l’est pas. C’est à lire en ligne sur lulu.com.