Je lis, tu lis, ils écrivent…

Charles Enderlin, Au nom du Temple. Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013), Le Seuil, 380 p.

Voici le livre le plus pessimiste que j’aie jamais lu sur Israël, son présent, son avenir et son désir de paix (ou non). Et le plus crédible aussi, hélas. Son auteur n’est pas un philosophe, un sociologue, un analyste politique. Non, c’est un journaliste, correspondant de France 2 en Israël. Il nous parle ici de ce qu’il a sous les yeux tous les jours, de ce dont il a été témoin depuis tant d’années, depuis la guerre des Six-Jours de juin 1967 en particulier, et l’annexion des territoires à laquelle cette fameuse et fabuleuse victoire (dont, faut-il le dire, nous nous réjouissions tous) a donné lieu. C’est à cette époque, justement, qu’à cet événement « miraculeux » certains rabbins ont attribué une dimension mystique. Nul doute, la rédemption d’Israël était en marche !

Nous sommes toujours, en 2013, dans cette séquence. Sauf que les esprits se sont radicalisés. Ce n’est plus exactement du folklore bon enfant, lié à notre enthousiasme (et notre soulagement) de 1967. C’est tout autre chose : une volonté politique et religieuse indestructible, une volonté en marche, avec un but unique : l’occupation de toute la Cisjordanie (pardon : la Judée-Samarie, partie intégrante de la Terre d’Israël), de tout Jérusalem, sans plus de distinction entre l’est et l’ouest, et last but not least : la reconquête de ce qui est aujourd’hui l’esplanade des mosquées, lieu du Temple qu’il faut tenter de reconstruire. Car c’est Dieu qui veut tout cela !

Au diable le sionisme laïque des origines, il s’agit pour ces groupes toujours plus nombreux, dont les membres investissent toujours davantage les rouages de l’Etat, de l’administration, de l’armée, de l’éducation, de rejudaïser Israël, de lui réinsuffler une morale juive. Une « morale juive », c’est-à-dire à leurs yeux, une morale qui soit délibérément et toujours en faveur des Juifs, quelle que soit la situation. Non, cette morale n’est pas universelle ! Une morale universelle, « démocratique », est ipso facto une morale chrétienne ! Allez donc discuter, avec de telles prémisses !

Face à ces groupes messianiques, les gouvernements successifs, de gauche et de droite, sont très hésitants, voire démissionnaires. Au fond, et c’est ce que montre, page après page, le livre de Charles Enderlin, pour eux, tout se passe comme si un interdit quasi divin les dissuadait de s’en prendre à un Juif, fût-il hors-la-loi. Donc, on couvre, on laisse faire, une colonie, une autre, une autre encore.

Où va-t-on ? Dans le mur. Pas celui des « lamentations ». Non : vers la catastrophe. La solution à deux Etats semble déjà bien compromise, de plus en plus irréaliste. Un Etat binational ? Les Juifs y seraient minoritaires, comme en diaspora (bien que la population des territoires, estimée aujourd’hui à 300.000, ait de nombreux enfants). Du coup, certes, ces Israéliens redeviendraient « juifs ». Ce serait la mort du sionisme, et pire encore. Et le Messie n’est même pas certain d’être au rendez-vous. Pas certain du tout.

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure. Faits, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 140 p.

Marcel Cohen répugne à écrire de la fiction. Je crois que c’est parce qu’il a un problème avec sa mémoire. Même si ce problème est insoluble, et qu’il est le premier à le savoir, il n’a de cesse que de tenter de le résoudre, en écrivant, et en se bornant aux faits qui lui font douloureusement défaut. Faits : beaucoup de ses récits s’intitulent ainsi. Les faits, pour Marcel Cohen, c’est d’abord la mort en déportation de ses parents, Marie et Jacques Cohen, sa petite sœur Monique, déportée à sept mois, ses grands-parents paternels, Sultana et Mercado Cohen, deux oncles, Joseph Cohen et David Salem, et une tante, Rebecca Chaki, tous judéo-espagnols natifs d’Istanbul. Ce n’est pas l’oubli, comme pour tout un chacun, qui a troué la mémoire de l’écrivain, mais l’inconnaissance de ces gens, si proches de lui.

Marcel avait cinq ans et demi quand ils ont « disparu » à Auschwitz, en 1943, voici exactement soixante-dix ans. Maigres souvenirs, donc, mais combien précieux, que ceux de Marcel de cette époque où les Juifs étaient tenus à l’étoile jaune à partir de six ans, où « les jardins publics étaient interdits aux chiens et aux juifs », où ces derniers devaient emprunter le dernier wagon de métro. Un parfum, celui de la poudre de riz, un flacon de crème Gomina pour les cheveux, un coquetier, un violon jamais touché depuis ce temps, une gourmette au nom de Monique, la façon dont Marie serrait sa petite main d’enfant, un café que l’on évitait, tout près de la maison, car il était plein de soldats allemands, la qualité d’une eau de Cologne, le froufroutement d’une jupe de la vieille tante Rebecca qui n’aura laissé de sa vie que ce seul et maigre souvenir… Et puis, bouleversante, l’évocation des visites à Marie dans la salle commune de l’hôpital Rothschild, antichambre du camp de Drancy, et l’enfant de ne pas comprendre pourquoi Marie, chaque fois, pleure tellement.

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