Je lis, tu lis, ils écrivent…

Joseph Klatzmann, L’humour juif, puf, collection « que sais-je ? », 125 p.

Ce petit livre, plutôt une nomenclature qu’un ouvrage théorique, est un classique, souvent réédité depuis sa première parution voici quinze ans. C’est un Vade Mecum qui constitue une synthèse utile pour l’amateur, mais qui certes laissera le spécialiste sur sa faim.

L’auteur y fait œuvre pédagogique qui passe en revue le monde ashkénaze traditionnel, celui du shtetl russe et polonais, l’immigration dans l’aire anglo-saxonne, Israël avant et après la création de l’Etat, et enfin le monde sépharade. L’ouvrage s’achève sur quelques pages sur le rapport de Freud au Witz, tel qu’il apparaît dans son célèbre « Mot d’esprit dans ses relations avec l’inconscient ». Plutôt que de suivre l’auteur à la lettre et d’entrer dans les méandres méthodologiques qu’il propose, je me bornerai à donner un exemple de sa méthode. En bon sociologue de formation et de métier, il met toujours en rapport tel type d’humour et le contexte socioculturel dans lequel il a surgi.

Ainsi, pour illustrer la pauvreté des Juifs dans l’Empire tsariste, il rapporte l’histoire suivante. Un Juif possédait un âne, mais il trouvait que son alimentation lui coûtait cher. Il décida donc de lui donner un peu moins à manger. Tout alla pour le mieux : l’âne travaillait aussi bien qu’avant. Il diminua donc chaque jour un peu la ration, et tout allait bien jusqu’à ce qu’un jour l’âne meure. Quel malheur, s’écria le Juif, juste quand il était déjà habitué !

Klatzmann passe en revue tous les personnages traditionnels du monde yiddish, le marieur, le shnorrer, le melamed, les histoires des « malins » de Chelm, le village des idiots. Mais on nous donne des aperçus plus contemporains. Ainsi au bar du casino de Deauville, un client commande un gin. « Quelle taille ? », demandent à l’unisson tous les autres clients.

Avrom Sutzkever, Le Ghetto de Wilno, 1941-1944, traduit du yiddish par Gilles Rozier, préface d’Annette Wieviorka, denoël, 383 p.

« Quand j’ai allumé la radio le 22 juin, un hurlement hystérique en allemand m’a sauté au visage comme un nœud de vipères. De tout ce vacarme, j’ai compris une seule chose : que l’armée allemande avait franchi la fron-tière ». L’homme qui s’exprime ici, Avrom Sutzkever, est un des plus grands poètes yiddish du 20e siècle, originaire de Wilno, ville surnommée la « Jérusalem de Lituanie », tant la vie intellectuelle juive y était intense. Il réussit par miracle à s’échapper du ghetto promis à l’extermination, rejoignit les partisans (d’obédience soviétique) dans la forêt, puis Moscou où Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman sollicitent son témoignage en vue du Livre noir, œuvre du Comité juif antifasciste. Il est clair que ce témoignage épouse en grande partie une vision soviétique. Ainsi, pour qui a lu d’autres témoignages sur le sort épouvantable des Juifs en Lituanie durant l’Occupation, on trouve peu de choses ici sur l’action des Einsatzgruppen lituaniens qui furent tout aussi meurtriers que leurs homologues allemands. C’est que, comme l’explique l’historienne Annette Wieviorka, le texte de Sutzkever procède d’une « vision irénique » des peuples de l’Union soviétique unis dans leur lutte contre les « fascistes allemands ». Au procès de Nuremberg, le poète eût voulu témoigner dans la langue de son peuple, et la sienne propre. Les Soviétiques ne le lui accordent pas. Il dut s’exprimer en russe. L’antisémitisme proprement lituanien s’expliquait par la supposée connivence entre les Juifs et les Soviétiques dont l’armée avait, avant l’invasion allemande, occupé le pays. La Lituanie fut occupée par les Allemands en juin 1941. Trois mois plus tard, ils constituèrent deux ghettos. Dès lors, les quelque 60.000 Juifs de Wilno furent systématiquement persécutés et assassinés. Il y aura 2.000 survivants. Pourquoi, à lire le témoignage de Sutzkever, a-t-on le sentiment d’une plus radicale brutalité dans le massacre que ce qu’on lit par ailleurs, s’agissant par exemple du ghetto de Varsovie ? C’est sans doute que les proportions ne sont pas les mêmes. Le ghetto de Varsovie renfermait pas loin de 500.000 Juifs. C’était une ville de cauchemar, mais grosso modo organisée. Les Juifs y avaient le sentiment, à tort bien sûr, qu’ils pouvaient en réchapper, s’ils travaillaient. A Wilno, le massacre était permanent, et les khapunes (« captureurs ») lituaniens exerçaient constamment leur infâme besogne. Sutzkever ne cessa jamais d’écrire dans le ghetto de nombreux poèmes, dont le célèbre et si bouleversant Unter dayne vayse shtern (Sous tes étoiles blanches) qui fut aussitôt mis en musique. Il émigra en Palestine en 1947, y créa la revue littéraire yiddish Di goldené keyt (La chaine d’or). Il est mort à Tel-Aviv voici trois ans.

Frédéric Abécassis, Karima Dirèche et Rita Aouad, La bienvenue et l’adieu, migrants juifs et musulmans au Maghreb XV e-XXe siècle, Karthala, 2013, 3 volumes.

La bienvenue et l’adieu, c’est sous le signe de ce poème de Goethe que les actes du colloque « Migrations, identité et modernité au Maghreb » tenu à Essaouira au Maroc en 2010, ont été retrans-crits et publiés. Pour la première fois dans un pays du Maghreb, la question du départ des Juifs a été abordée de façon publique. Sans esquiver les dimensions spécifiques ni les enjeux politiques de ces départs massifs, les participants à ce colloque ont cherché à réintroduire les projets migratoires et les dynamiques de constructions communautaires au cœur de leur questionnement. De migrations, d’identité et de modernité, il est essentiellement question des Juifs du Maghreb, de leur profondeur historique et de leurs relations avec les musulmans dans cette aire géographique et culturelle. Le premier volume est intitulé Temps et espaces, le deuxième Ruptures et recompositions et le troisième Entre mémoire et nouveaux horizons. Ce colloque a été organisé à l’initiative d’universitaires français et marocains auxquels se sont joints des chercheurs de Tunisie, des Etats-Unis, du Canada, d’Algérie, d’Italie, du Portugal et… d’Israël, tous unis dans un engagement commun pour une lecture pluraliste de l’histoire du Maroc et du Maghreb.

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