Je lis, tu lis, ils écrivent…

Nathalie Skowronek, Max, en apparence, Arléa, 235 p.

Un récit à la première personne, et en rien un roman (comme il est dit sur la page de garde), un témoignage personnel, donc. Qui nous concerne, par sa rigueur, sa démarche exemplaire, son souci de sincérité. Nous sommes assurément dans la littérature, au rayon croissant des ouvrages de la troisième génération après la Shoah, dernier maillon dans la transmission d’une blessure.

« Je ne suis pas la première à passer par là », écrit la narratrice. « Qu’ai-je encore à découvrir ? » La grande question qu’elle pose est cependant commune et universelle : que reste-t-il des gens du passé, que nous avons à peine connus jadis et qu’on ne peut plus, aujourd’hui, interroger, parce qu’ils sont morts ? L’urgence est alors de fixer sur le papier des bribes de souvenirs concernant ces gens, de tenter de retracer leur itinéraire, d’explorer leur part d’ombre. Max, le grand-père de la narratrice, survivant d’Auschwitz, a beaucoup compté pour elle. Elle était fascinée par le numéro tatoué à l’encre bleue sur son avant-bras. Quel était-il déjà ? Tel est le point de départ -un oubli, une incertitude- qui met ce récit en mouvement, à l’instar d’une enquête. Une enquête sur soi, bien sûr. L’obsession de ce numéro tatoué a vu grandir chez elle le désir de comprendre l’incompréhensible de la Shoah qu’elle n’a pas connue. Qui était Max au juste ? A quel sombre et juteux trafic se livrait-il durant la Guerre froide en Allemagne de l’Est ? Pourquoi faisait-il chaque jour le tour du zoo de Berlin, ses médicaments dans une poche, une petite bourse de diamants dans l’autre, au cas où ? Ce livre témoigne admirablement pour un témoin qui, de son vivant, ne voulut pas témoigner. Avec la culpabilité inhérente à qui, né après, écrit cette histoire qui ne le concerne que par raccroc, quasi par usurpation. Disons : par délégation. Un livre juste, fort, nécessaire, écrit afin de « détacher les morts des vivants ».

Philippe Sollers, Portraits de femmes, Flammarion, 155 p.

« Ils vont dans le mur, vous sautez par-dessus le mur. La vie est courte, vous décidez d’en avoir plusieurs ». Marguerite Duras l’a dit avant moi, au grand dam de l’auteur de Femmes : Philippe Sollers est un écrivain désespéré. Par conséquent, la question du bonheur est chez lui primordiale. Il n’a pas l’air d’y croire, cependant. Il fait semblant. Comme le libertin selon Pascal qui, en faisant semblant d’y croire (en Dieu), finit par avoir la foi. Mais si Sollers était le pur libertin (c’est-à-dire celui, avant tout, qui est libre dans sa tête) qu’il prétend être, il ne serait pas écrivain. C’est du moins ma thèse. Car être écrivain suppose qu’on révère la Littérature comme une transcendance. Une manière de religion, donc, si l’on veut. Alors, l’écriture ou la vie ? Ce sont ici de beaux portraits de femmes, proches ou illustres. Des femmes, comme autant d’autoportraits. Le narrateur est un être léger, d’une intelligence à toute épreuve. C’est cette légèreté qui est le propre de l’écrivain Sollers. Celle que Nietzsche réclamait, et après laquelle on court tous, avec des fortunes diverses. Certains sont plus doués que d’autres. Les hommes, devant le bonheur et sa capacité à l’accueillir, ne sont pas égaux. Donc, les femmes. La mère pour commencer, les tantes, et puis Eugenia l’initiatrice, de 15 à 20 ans. Puis la belle Dominique, née à Bruxelles, ainée de quinze ans, romancière, liée à l’amour de Venise. Le coup de foudre suivant, c’est pour Julia Kristeva, liée à la question de l’avant-garde en littérature, qu’il épouse et dont il a un fils, David. Le reste est plus erratique. Sollers nous fait la conversation comme au Siècle des Lumières. La lumière de Venise, surtout, et des amours qui s’y cachent. Les personnages féminins, forcément admirables et méconnus (par la critique) de ses excellents romans. Sa solitude d’écrivain incompris, etc. Sollers, en somme, côté mélancolique, quoi qu’il prétende et nie. Pourtant, quelques belles pages, dignes de l’Aragon du Paysan de Paris, comme un hommage rendu à un temps érotique révolu, qu’on ne trouve même plus dans la littérature. Et Sollers de se plaindre du peu de sensualité chez Modiano, Quignard, Le Clézio… « Il s’est sûrement passé quelque chose de terrible dans ce pays, mais quoi ? » La libération des mœurs aurait-elle un tant soit peu dépoétisé le monde ? Je vous laisse méditer.

]]>