Je lis, tu lis, ils écrivent…

Delphine Horvilleur, En tenue d’Eve. Féminin, pudeur et judaïsme, Grasset, 200 p.

Les polémiques récentes, en France notamment, sur le fameux voile islamique sont probable-ment à l’origine de cet essai clair, pédagogique, dû à une jeune femme rabbin (version juive libérale of course !). Nous sommes dans une civilisation de la transparence et, dans le même temps, des voix religieuses incitent les femmes à se couvrir toujours davantage, à se recouvrir, à s’effacer, à disparaître en somme de l’espace public. Tel est le constat. L’orthodoxie abaisse la femme en la recouvrant, en la voilant, en la confiant à un rôle domestique, mais elle ne maltraite pas moins le texte lui-même, au contraire en le dévoilant une fois pour toutes, le dénudant, lui faisant violence, le réduisant à un sens univoque, définitif. Aux yeux de ces orthodoxes, tout de la femme est érotisé, sexualisé, à commencer par la voix, interdite, car par essence impudique en tant, comme le dit un sage du Talmud, qu’elle est elle-même une « nudité ». De même, les cheveux… Il faut que nos Juifs soient bien prompts à la tentation pour réduire la femme à un pur objet de convoitise. L’auteur, dès lors, fait retour, en savante, interrogeant les étymologies hébraïques, sur certains textes « canoniques » de la Bible, certains mythes, dans la Genèse notamment, pour corriger bon nombre d’idées reçues, de sens figés, de pensées phallocratiques dont il faudrait que le judaïsme se déprenne. C’est bien connu, mais utile à répéter : « La sacralisation du féminin est toujours un prélude élégant à sa marginalisation sociale ». Voilà qui est dit, et bien dit. L’ultime question sur laquelle cet essai achoppe est celle de la différence des sexes et celle, liée, de la théorie des genres, questions si disputées sur les campus américains et importées désormais chez nous. Il faut que la pensée juive, dans ce qu’elle a de plus ouvert, comme c’est ici le cas, s’en empare à bras le corps.

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Edgar Hilsenrath, Orgasme à Moscou, traduit par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, illustré par Hennig Wagenbreth, Attila, 316 p.

Voici le roman le plus déjanté, le plus étonnant, le plus libre, le plus insolent qu’il m’a été donné de lire depuis longtemps. L’histoire en deux mots : Un mafioso siciliano-new-yorkais, genre Tony Soprano, mais lui c’est Nino Pepperoni, a une fille chérie, Anna Maria. Celle-ci, à Moscou, s’est fait engrosser par un dissident soviétique, Sergueï Mandelbaum, scientifique au physique plutôt banal, sauf qu’il possède, comme jadis le chanteur Jacques Dutronc, « un truc extra » qui plait aux femmes. D’où le titre. Ce Nino richissime paye un homme de main, S.K. Lopp (oui, comme escalope !), homosexuel et castré, pour exfiltrer le fiancé d’URSS (nous sommes au début des années 70), via la Roumanie et la Hongrie avant la naissance du petit. De préférence avec sa famille. Direction New York, à défaut Tel-Aviv. S’ensuit un roman picaresque haut en couleur, sans équivalent dans la littérature contemporaine. Mais peut-être pas dans le cinéma. Du côté de l’acteur Sacha Baron Cohen et de son controversé Borat. C’est très cru, c’est énorme, cela se veut drôle, ça l’est parfois ou souvent, selon ses goûts, et à condition de ne pas être trop regardant, justement, sur le mauvais goût assumé, car ce n’est certes pas très raffiné. C’est traduit de l’allemand (l’auteur est né en Allemagne en 1926), mais c’est aux Etats-Unis que les livres de Hilsenrath sont considérés comme des page-turner, ce qu’ils sont après tout. J’ai lu ça d’une traite, comme il m’arrivait, jadis, de lire des San Antonio, sans bouder mon plaisir, sans faire la fine bouche.

Yasmina Reza, Heureux les heureux, Flammarion, 187 p.

Je m’en voudrais de quitter 2013 sans signaler ce très beau roman de l’auteur de pièces à succès, telles Art ou encore Hammerklavier. Un roman ? Une suite de textes, plutôt, de mono-logues émis par une vingtaine de personnages nourrissant des liens de famille ou d’amitié entre eux. Eh oui, cela forme, si l’on veut, une sorte de roman. C’est écrit avec une grande subtilité psychologique et un talent éclatant pour restituer une émotion. Madame Reza est femme de théâtre -cela s’entend-, elle possède l’art du ton juste (comme on parle d’une note juste).

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