Dror Mishani, Une disparition inquiétante, Policiers/Seuil, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 321 p.
Il ne saurait y avoir de littérature policière en Israël, pour des raisons sociologiques qui seraient un peu longues ici à développer. C’est du moins ce que pense Avraham Avraham, Avi pour les intimes, commandant de police dans une banlieue de Tel-Aviv. Le roman -ce polar- nous prouve que c’est faux. En digne successeur de la grande Batya Gour, Mishani prend son lecteur par la main et ne le lâche plus. L’histoire en deux mots : un jeune garçon de Holon a disparu. Fugue, enlèvement, crime ? Au début, notre commandant rassure la mère qui vient au commissariat déclarer la disparition de son fils Ofer, réputé un lycéen sans histoires, discret, effacé même, introverti certes, mais sans problème psychologique apparent. Et puis, les jours passent, et toujours aucune nouvelle de cette disparition qui devient de plus en plus « inquiétante ». D’ailleurs, Ofer n’avait pas d’argent sur lui, et pas de portable. La thèse de la fugue devient de plus en plus improbable. A-t-il vraiment disparu en se rendant un mercredi matin au lycée, où il n’est jamais arrivé ? Zeev, l’étrange voisin du deuxième de la famille Sharabi, le prof d’anglais du jeune homme, esprit perturbé, vient offrir ses services à la police. Bizarre comportement d’un romancier en herbe, que la police surnomme « le dingo ». Et la mère aussi, silencieuse, qui en sait plus qu’elle laisse transparaitre. Et notre Avi, dépressif, en proie au doute sur les autres, sur lui-même, sur sa propre enquête surtout… Grand lecteur lui-même de romans policiers, il sait que « la solution est toujours différente de celle proposée par le héros ». Ce roman-là n’échappe pas à la règle. Pour notre plus grand plaisir, notre plus vive inquiétude.
Jean Hatzfeld, Englebert des collines, Gallimard, 105 p.
Jean Hatzfeld, ex grand reporter à Libération, n’en finit pas avec la mémoire douloureuse du génocide des Tutsi au Rwanda, qui survint voici exactement vingt ans. Rappelons quelques-uns de ses récits d’une exceptionnelle intensité : Dans le nu de la vie ou encore Une saison de machettes. Hatzfeld avait rencontré le personnage d’Englebert, grand buveur de bière, amoureux de Baudelaire et d’Homère, dans une boutique de la bourgade de Nyamata, chez Marie-Louise, laquelle après le génocide, prendra soin de ce grand orphelin. Trois ans plus tôt, à l’époque des machettes, ce village avait vu ses rues et ses collines alentour jonchées de 52.000 cadavres. Englebert avait accepté de se confier à l’écrivain, sans trop de méfiance, au contraire des autres. De parler des tueries dans les marais et dans les brousses. Eternel soiffard, vagabond démuni, rescapé des marigots ensanglantés, grand lecteur d’Homère, toujours à la recherche d’une pipe, d’une bière Primus, c’est à lui qu’Hatzfeld donne ici la parole, restituant son langage étrangement poétique malgré l’horreur du récit. Il a aujourd’hui 66 ans, éternel grand marcheur et grand conteur. Il raconte sa lignée censément royale, son enfance d’élève doué, et déjà, dans les années 60, les persécutions, le danger permanent d’être tué par ses condisciples et ses « avoisinants » hutus : « Nous avons été surpris comme l’animal que l’on débusque ». Elève brillant, il est reçu fonctionnaire, mais se voit finalement renvoyé pour ivresse répétée. Ah, ces cabarets ambiancés ! Il rejoint alors ses parents agriculteurs, le père et ses vaches, la mère et ses champs. Et puis, ce furent les prémices du génocide. Un matin du printemps 1994, les meurtriers hutus sont arrivés avec leurs machettes. Il fallut se cacher dans les marais, persuadés qu’on serait « coupés » le soir même. « Pourquoi Dieu m’a choisi pour ne pas mourir tandis que j’étais sûr de mourir ? » Une interrogation qu’on a entendue dans d’autres bouches. Après le génocide, la désolation, pour le survivant, est totale. Il est à jamais seul. Tous les siens sont morts. « La nuit, parfois, je songe à ce qui s’est passé (…) Mon frère Narcisse a été massacré pendant le génocide, mon frère Calixte a été massacré, ma sœur aussi. Nous survivons à deux avec mon petit frère Joseph qui s’est marié au Canada. J’ai survécu, mais tu vois bien que je reste seul sur la terre natale ». •
Philippe Zaouati, Naugrages, Les éditions des Rosiers, 220 p.
Spécialisé dans la finance et les investissements responsables, Philippe Zaouati a une passion pour l’écriture. Avec Naufrages, il publie son deuxième roman. Il nous emmène de Paris au kibboutz Sasa, dans le nord d’Israël, en passant par Sofia, Prague, Haïfa, Istanbul, où la narratrice redécouvre les chemins de son destin. Un destin fait de miracles, de sauvetage, de déchirements et de renaissance. Mais en a-t-elle vraiment compris tous les ressorts ? Quelle est donc la clé qui lui manque ? N.Z.
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