Je lis, tu lis, ils écrivent…

Mony Elkaïm, Où es-tu quand je te parle ? Editions du Seuil, 177 p.

Le Dr Mony Elkaïm, dans ma mémoire, est lié à une fascinante émission de télé des années 80, Psyshow, où un thérapeute résolvait en direct, sous nos yeux de voyeurs, un problème familial, conjugal, de gens en souffrance et bien courageux, présents sur le plateau.

Le savoir psychanalytique y était certes convoqué, mais cela tenait un peu de la magie, car, chaque fois, un inévitable happy end était au rendez-vous. Dans ce nouvel essai, Mony Elkaïm expose sa méthode, sa conception de la thérapie. Dans les années 80, à la télévision, il se présentait déjà comme adepte de la « thérapie familiale » (ou encore « systémique »). C’est-à-dire que son intervention implique que les « symptômes » qu’il repère chez le patient et dont il souffre appartiennent à un système plus général que l’individu : sa famille essentiellement et/ou son couple. Une des techniques des séances tient dans une simulation de rôles que le thérapeute sollicite de ses patients, à charge ensuite pour eux tous, patients et thérapeute, de commenter ce qui s’est joué -dans tous les sens du mot- dans la saynète fictive, mais révélatrice à laquelle ils se sont livrés. On est un peu loin des techniques freudiennes orthodoxes, mais n’est-ce pas l’essentiel ? Ca marche ! Qu’entend au juste Mony Elkaïm par « système » ? C’est un groupe humain dont chaque membre interagit en fonction d’une « construction du monde » qu’il a élaborée et dont il est désormais prisonnier. C’est cette représentation des autres que le thérapeute parvient un jour à dénouer, rendant chaque membre à sa liberté en lui restituant un regard neuf. Mony Elkaïm fait alterner dans ces pages propos théoriques (s’agissant de la formation des thérapeutes) et analyses de cas concrets, souvent passionnants. Propos théoriques, et même philosophiques. Ainsi du concept, si fondamental, du « double lien » ou « double contrainte » (double bind) élaboré jadis par le grand anthropologue anglais Gregory Bateson. Il en donne l’exemple suivant : une mère demande à son fils de venir s’asseoir sur ses genoux, et lui fait comprendre dans le même temps le contraire : il ne doit pas s’approcher d’elle. Or, dit le Dr Elkaïm, « ce n’est pas tant l’existence d’une injonction contradictoire que l’incapacité d’y échapper qui définit les coordonnées où se déploie la situation de cet être qui est né pour mourir – c’est-à-dire la condition humaine ».

Yirmi Pinkus, Le grand cabaret du professeur Fabrikant, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Grasset, 460 p.

C’est délicieusement désuet. On dirait ce roman picaresque traduit du yiddish, il est écrit en hébreu. On le croirait venu du fond des âges, il vient de sortir. Nous sommes pris sous le charme de cette narration subtile et légère, où nous suivons, depuis sa création en 1878 jusqu’à la mort de son fondateur et directeur en 1937 à Czernowitz, la troupe itinérante et féminine du « professeur » Markus Fabrikant. Après son diplôme de l’Université de Bucarest, il avait voulu se tourner vers les arts de la scène et « porter les lumières de la civilisation à travers tout l’empire ». On voyage donc à travers les shtetls de Galicie et de Roumanie, où, entre deux pogroms, tel celui de Kichinev en 1903, l’on assiste çà et là à des « tableaux vivants » avec ses rôles convenus et stéréotypés, mais dont le public raffole (Mozart, Marie-Antoinette, Mata Hari, Marie Curie découvrant le radium ou, pour un public exclusivement juif, l’histoire du Golem de Prague…). L’originalité de ce roman réside surtout dans sa construction : des chapitres où alternent l’évocation des débuts de la troupe, avec le recrutement des jeunes orphelines douées pour la comédie par les soins du « professeur » Fabrikant et celle des dernières années, après la mort du directeur et son remplacement par le beau Leo Spektor, à l’agréable voix de baryton. On aime, on se lamente, on rêve de gloire, de Vienne et pourquoi pas de Paris. Mais on se contente le plus souvent de sillonner les routes boueuses et parfois périlleuses de Roumanie et de Galicie, de Lemberg à Cracovie. Soixante années de pérégrinations dans le vieux pays, avant la Catastrophe. Dépaysement assuré. Ce n’est certes pas d’une modernité à couper le souffle, mais ici le lecteur ne boude jamais son plaisir.

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