Je lis, tu lis, ils écrivent…

Juliette Kahane, Une fille, éditions de l’Olivier, 173 p.

Je suppose que de nombreuses filles ont un compte à régler avec leur père. En général, elles leur reprochent de n’avoir pas été assez par eux regardées, écoutées, prises au sérieux, considérées. Juliette Kahane n’échappe pas à la règle.

Son père n’est pas n’importe qui, il est encore moins n’importe qui que tous les autres pères. Il s’appelait Maurice Kahane, mais c’est sous le nom de Maurice Girodias qu’on le connaissait. Comme un grand éditeur (Olympia Press), et sulfureux, qui publia entre autres les Tropiques d’Henry Miller et Lolita de Nabokov. Maurice est peu présent comme père. C’est un dandy, un mondain, un homme à femmes, un aventurier. Quand il fait à sa fille la grâce de la sortir, il l’emmène dans de grands restaurants parisiens. Là, il parle, et elle se tait. Il parle, mais ne lui parle pas. Ne dit pas l’essentiel. Ne répond pas aux questions que la jeune fille se pose. D’où ce livre, manière d’enquête sur ce qui fut, sur celui avec lequel elle ne put communiquer, celui qui, par l’abondance même de sa parole, gardait le silence et masquait la vérité.

Vers quinze ans, Juliette, née après la guerre, découvre le film d’Alain Resnais Nuit et brouillard. C’est alors qu’elle s’interroge sur son nom juif, et ce que signifie être juif. Elle se demande pourquoi son père, Maurice Girodias (qui a adopté le nom de sa propre mère), ou plutôt, comme l’atteste son passeport, Maurice Kahane dit Girodias, voulut après la guerre changer de nom, adopter définitivement celui de Girodias. Juliette se demande aussi, mais c’est bien plus tard, pourquoi ce film, qui parle de l’extermination, fait « silence sur le génocide des Juifs par l’Allemagne nazie ». Ce silence-là renvoie chez elle à celui de son père pendant l’Occupation, éditeur déjà, publiant des livres dont on aurait eu honte après la guerre : des livres antisémites. On comprend que la fille, qui porte un nom juif, ne soit pas empressée d’y aller voir de près. Cette réticence de la fille arrange les affaires du père, qui justement n’est pas très loquace sur ce point de sa biographie, on comprend pourquoi. C’est bien paradoxal de la part de cet être si bavard, dont la conversation est si étourdissante, et charmeuse ! Mais Juliette n’attendait pas de lui je ne sais quelle magie, elle attendait bien plutôt une parole vraie, une parole d’amour, non d’esbroufe.

Alors, il a bien fallu un jour pour la fille faire elle-même l’enquête, aller jusqu’au bout de ce qui était resté caché, celé. Le rapport est accablant. La voici désormais délivrée. Son père, Maurice Girodias, publia son propre livre de souvenirs, Une journée sur la terre. Une radio juive parisienne l’invita à venir en parler à son micro. Il est mort au milieu de l’interview. Il avait un problème avec ce qu’il appelait le « truc juif ». Quant à Juliette, elle écrit d’elle-même : « … elle ne trouve pas plus d’ancrage du côté des Juifs que du côté de ceux qui n’aiment pas les Juifs. Elle n’est pas juive et elle n’est pas non juive. Elle est, d’un côté et de l’autre, pas à sa place sans place ». Son père était dans les livres, ceux qu’il publiait; sa fille est aussi dans les livres, mais ceux qu’elle écrit. C’est là sa place, d’être un écrivain.

Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu, Grasset, 107 p.

Un autre livre de fille. On connait Marceline Loridan-Ivens, née Rosenberg en 1928. Cinéaste aux côtés de son compagnon le grand Joris Ivens, et auteur elle-même de La petite prairie aux bouleaux avec Anouk Aimée, elle nous donne là un court et poignant récit qu’elle adresse à son père assassiné à Auschwitz, elle-même survivante de Birkenau. Au crépuscule de sa vie, elle se souvient d’un mot écrit sur un méchant papier plié en quatre que par miracle son père lui fit porter jusque dans son bloc. Elle ne se souvient plus de ce que disait ce papier. Seulement ces mots : « Ma chère petite fille » et ce nom « Shloïme ». Le messager (qui risquait gros) était un électricien. Marceline avait une pièce d’or qu’elle avait volée au « Canada » où elle travaillait alors, cousue qu’elle était dans un ourlet. Elle la lui confia pour qu’il la remît à son père, sinon en totalité, du moins la moitié. La reçut-il ? On ne sait. A Drancy, Shloïme lui avait prédit qu’elle reviendrait et pas lui, trop vieux (40 ans !). Aujourd’hui, 75 ans plus tard, Marceline écrit à son père, comme une réponse à son mot remis au bloc 27 B. Ou plutôt non : elle lui parle, comme une fille à son père, par-delà le temps, la mort, la distance. Par-delà l’extermination. Elle avait quinze ans. « J’ai eu si peu de temps pour faire provision de toi », lui dit-elle.  

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