Je lis, tu lis, ils écrivent…

Alain Badiou, Eric Hazan, L’antisémitisme partout. Aujourd’hui en France, La Fabrique, 61 p.

Ce court pamphlet vise à dénoncer les extravagances intéresséesde certains intellectuels aujourd’hui en France, qui n’ont de cesse de dénoncer un antisémitisme inquiétant. Badiou et Hazan dénoncent donc des dénonciateurs, dont, à leurs yeux, la dénonciation est infondée. Oh certes, il ne s’agit pas du vieil antisémitisme d’avant-guerre qui aurait perduré, celui de l’extrême droite nationaliste, antidreyfusarde, xénophobe. Ni même de certains nostalgiques, négationnistes, dont le compte, aujourd’hui, est réglé. Non, il s’agirait d’un tout autre phénomène, qui se répand à partir d’une tout autre population, celle de nos banlieues de « jeunes issus de l’immigration ». Qui sont ces intellectuels ? Glucksmann, BHL, Finkielkraut, Milner, Adler, Lanzmann, Eric Marty, Taguieff et deux collaborateurs du Monde, Jean Birnbaum et Nicolas Weill. Or ces banlieues dont ils dénoncent la barbarie, l’antisémitisme et l’islamisme, c’est tout un, sont celles de couches populaires de nos nations. Ces intellectuels redoutent ces « jeunes de banlieue » comme, au 19e siècle, la bourgeoisie redoutait les « classes dangereuses » des faubourgs, promptes à la révolte. Car ils sont viscéralement de droite, ils sont les suppôts du pouvoir (sarkozyste, on suppose), toujours du côté du manche. Sur le plan international, ils se rangent du côté des Américains, approuvant leurs guerres pour sauver la civilisation blanche et occidentale, à savoir la démocratie. D’où aussi, leur soutien inconditionnel à la politique israélienne. Le fin mot de tout cela ? Nous y arrivons. Dénoncer le supposé antisémitisme en Europe, en France singulièrement, c’est ériger les Etats-Unis et son « fer de lance » Israël, en « rempart » contre la barbarie extérieure et intérieure. Laquelle se confond, grosso modo, avec l’islamisme, voire l’islam tout court. La prétention des auteurs était de démonter une idéologie. Il serait aisé de démonter à notre tour la leur. Il y faudrait simplement quelques pages. On pourrait commencer par dire que les dénonciateurs de l’antisémitisme aujourd’hui en France ne sont pas nécessairement des inconditionnels de la politique israélienne dans les Territoires. Au contraire, ils le sont rarement. A preuve, certains d’entre eux ont signé l’appel J Call, appelant au retrait de ces mêmes Territoires et à la création d’un Etat palestinien indépendant et viable. Ensuite, on peut fort bien être sioniste (un gros mot, j’imagine, pour nos auteurs), et désapprouver l’actuelle politique d’Israël. Et dénoncer l’antisémitisme réel et massif qui sévit dans certains établissements scolaires en France.

Jean Hatzfeld, Où en est la nuit, roman, Gallimard, 218 p.

Nous voici loin de tout, dans cette région improbable, Ethiopie, Erythrée, Somalie ?, en tout cas dans un pays désertique, où courent des caravanes de chameaux transportant des armes ou du khat, pays de nuits froides, de vents de sable, de guerres ignorées des médias, de champions marathoniens aux pieds nus. Le protagoniste est un reporter qui couvre ici la guerre, envoie ses papiers par les ordinateurs de cybercafés. Mais ce qui le passionne, c’est le destin -la gloire et la chute- du marathonien recordman Ayanleh, finaliste de Jeux olympiques, à Sydney, Athènes, Pékin, finalement convaincu de dopage illégal, et qui se retrouve à présent sur le front, dans les tranchées, sous les obus. Frédéric va enquêter pour comprendre la déchéance inexplicable du champion africain. Auprès de sa compagne, Tirunesh, amoureuse de Paris et de la culture française apprise au lycée d’Addis-Abeba, auprès d’un  journaliste sportif à Paris, auprès d’une craquante ostéopathe en Bohême. Est-ce un complot, une manipulation ? De la part de qui ? Ayanleh, si naturellement doué, n’avait aucune raison de se doper… Plaisant road novelque ce roman, où nul doute que le grand reporter Jean Hatzfeld a mis de nombreux paysages qu’il a traversés, des personnages qu’il a rencontrés au cours de ses périples et dont il nous brosse des portraits vivants, avec ce talent de reporter qu’on lui reconnaît, qu’il illustra naguère dans ses livres inoubliables sur les bourreaux et les victimes au Rwanda.

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