Je lis, tu lis, ils écrivent…

Victor Serge, L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme, Joseph K. éditeur, 91 p.

Victor Serge (Bruxelles, 1890 – mexico, 1947) est une de ces figures du combat révolutionnaire qui a sombre dans l’oubli. De famille russe, ne en Belgique, il fut d’abord libertaire, puis embrassa la cause de la révolution d’octobre, mais, avec le stalinisme, il devint pour le moins critique, fut exclu du parti bolchevique en 1928, et resta toute sa vie fidèle à la figure de Trotski sans jamais être « trotskiste ». Ce petit livre est un recueil de textes de circonstances qui ont tous trait à l’antisémitisme. Marxiste antistalinien, humaniste constant (proche un moment de la revue Esprit d’Emmanuel Mounier), ce n’est pas par hasard qu’il insista constamment sur la question de l’antisémitisme, et sans complaisance, comme chez nombre d’idéologues, furent-ils de gauche ou d’extrême gauche. On connait la vulgate marxiste selon laquelle, avec l’avènement d’une société sans classes, l’antisémitisme disparaitra de lui-même. En fait, c’est vrai a la lettre, puisqu’il n’y aura plus de juifs ! (Les Juifs étant, selon Abraham Léon, un « peuple-classe »). En attendant cet avènement, selon Victor Serge, il faut aussi combattre la persécution des juifs, ou qu’elle sévisse. Serge s’y emploie. On jugera peut-être très sommaire son analyse du nazisme et de l’extermination des juifs. Mais qui, à l’époque, était à même de porter un jugement lucide sur ces questions ? Les textes donnes ici à lire ont paru d’abord dans le quotidien socialiste en 1938 et 1939, La Wallonie, dans lequel il avait une tribune libre. Il y vitupère Céline et ses « bagatelles pour un massacre ». Il met en garde en 1938 contre le risque d’entrer dans un « nouveau Moyen Age ». Il dénonce sans relâche les massacres en Espagne, les ravages du nazisme en Allemagne et à présent en Autriche. Il évoque la tragédie du Birobidjan, cet Etat juif non viable que Staline a imaginé au fin fond de l’URSS… certes, il continue d’utiliser un vocabulaire marxisant aujourd’hui très daté. Ainsi, il s’obstine a voir dans les persécutions un soubassement économique : il s’agirait pour les nazis de spolier les juifs. Mais on pouvait les spolier, sans les massacrer et encore moins les exterminer ! Avec le ghetto de Varsovie, Victor Serge comprend enfin de quoi il retourne : « ces crimes sont nouveaux dans l’histoire », écrit-il.

Robert Cohen, Nuits insomniaques, éditions Joëlle Losfeld, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun, 462 p.

Bonnie Saks, la quarantaine, une femme comme il en est tant. Elle tente vainement de terminer sa thèse. Son mari brechtien l’a quittée pour le Chili, la laissant avec deux garçons qui, comme elle, ne vont pas très bien, et qu’elle a bien du mal à élever seule. Jugement qu’elle porte sur lui : « Il ne se contente pas d’être juste un raté, il veut en faire une affirmation de portée historique universelle ». Bref, à Boston, Bonnie est seule, et son travail de prof en fac ne lui donne pas satisfaction, loin s’en faut. Comme elle le dit elle-même, elle a connu plus de psys dans sa vie que de mecs. Et la voici de nouveau enceinte, d’un homme de passage. Bref, elle est très mal dans sa peau. Son symptôme majeur : l’insomnie. Et puis, voici Ian, la trentaine, neuropsychiatre un peu coincé, pas franchement heureux non plus, qui fait des expérimentations animales en laboratoire et travaille actuellement sur une nouvelle molécule censée résoudre, précisément, les problèmes de dysfonctionnement du sommeil. Franchement antifreudien. Ces deux destins, on le devine, étaient appelés à se télescoper. Mais pas forcément, c’est comme dans la vie. C’est le deuxième roman de cet auteur américain que nous avait déjà révélé, pour notre plus grand plaisir, une précédente traduction de l’excellent Lazare Bitoun. Il s’agissait d’Ici et maintenant, roman dont nous avons parlé ici en 2009. Une fois encore, c’est drôle, d’une étrange proximité (on a le sentiment de connaître ces personnages, là, tout près de soi, next-doorpour ainsi dire), et d’une lecture prenante. Et si intelligent !

Henri Raczymow est lui-même l’auteur de Heinz (éd. Gallimard) -un récit au sujet de l’ombre portée d’un jeune oncle mort en déportation, que l’auteur n’a pas connu et qui eut pourtant une grande importance sur son destin-, et de Ruse et déni, cinq essais de littérature (PUF) – Jules Renard, Proust, Paul Morand, Maurice Sachs, et sur la Femme au portrait de Fritz Lang.

]]>