Je lis, tu lis, ils écrivent…

Shmuel T. Meyer, Impasse de la Providence, nouvelles, Gallimard, 248 p

Je découvre cet auteur francophone qui a vécu longtemps en Israël et vit une partie de son temps à Genève. Il est rare que les « grands » éditeurs publient des recueils de nouvelles : le genre, paraît-il, rencontre peu de succès sous nos climats (au contraire des pays anglo-saxons). Mais là, on comprend. Ces courts textes sont simplement succulents. J’emploie à dessein ce qualificatif pour dire combien ils se dégustent : une boulette de gefilte fish avec de la gelée, des rondelles de carottes, rehaussée de raifort légèrement sucré à la betterave, je ne vous dis que ça, les connaisseurs apprécieront. Car tout cela a un yiddishé tam de bon aloi, et qui fait que nous sommes en pays de connaissance, même si nous nous promenons ici de Tel-Aviv à Genève. Souvent en Palestine d’avant l’Indépendance. Une des plus savoureuses, parmi ces nouvelles, est celle qui a trait à la comédienne Ronit Elkabetz. Certes, vous en apprécierez tout le sel si vous avez vu, ce que je vous souhaite, le film La visite de la fanfare, dans lequel elle tient le rôle principal. Le narrateur, ici, n’est autre que le minable tenancier, « ridicule et niais », du minable café, « merdique et désuet » de cette petite ville insignifiante et sans intérêt. C’est la raison même pour laquelle la production
du film a choisi, et le troquet, et cette ville quasi déserte. Le narrateur est « dingue de cette femme, de ses chevilles, de ses sourcils épais »… Il lui a envoyé une carte de veux pour Rosh Hashana. Il est niais, certes, mais pas au point de s’attendre à une réponse.

Gilles Rozier, D’un pays sans amour, roman, Grasset, 439 p.

Voici l’œuvre romanesque la plus accomplie, la plus ambitieuse à ce jour de Gilles Rozier. Un jeune homme, étudiant en yiddish, tombe amoureux d’une très vieille dame, sorte de princesse romaine, mais la fille d’un écrivain et photographe juif polonais, Alter Kacyzne. Ce personnage, réel d’ailleurs, est dépositaire de la mémoire d’une Atlantide engloutie : le monde yiddish de jadis, ses artistes et ses écrivains, de Galicie, de Varsovie, de Russie. Jour après jour, il l’interroge sur le destin parfois tragique, de trois auteurs, trois grands poètes yiddish qui s’admiraient mutuellement et se sont croisés à Varsovie vers 1922 : Peretz Markish fusillé par Staline, Melekh Ravitsch qui émigra à Montréal, Uri-Zvi Grinberg, sioniste de droite qui vécut à Tel-Aviv. Le narrateur de Rozier et l’auteur lui-même se font les passeurs de cette culture méconnue : ils nous en transmettent la mémoire. Mais qu’en ferons-nous à notre tour ?

Emma Goldman, De l’amour et des bombes, épopée d’une anarchiste, André Versaille éditeur, 316 p.

(traduction et adaptation de l’américain par Cathy Bernheim et Annette Lévy-Willard)

Excellente idée que celle d’André Versaille d’avoir réédité les mémoires de cette grande figure du radicalisme américain que fut Emma Goldman. C’est exaltant, passionnant. Dévouée corps et âme à la Cause, douée d’un caractère hors pair, prônant l’amour libre et l’usage de la contraception pour libérer les femmes des maternités multiples, brillante oratrice prompte à enflammer les masses ouvrières, anarchiste dans l’âme, au sens très politique du terme : contre toutes les oppressions, adversaire acharnée du capitalisme qui exploitait sans vergogne et sans lois les ouvriers de New York et d’ailleurs à la fin du 19e siècle. Elle savait toujours ce qu’elle voulait, et plus encore ce qu’elle ne voulait surtout pas, à commencer par un mariage bourgeois et mortifère. Elle ne s’interdisait pas d’aimer deux hommes à la fois… et même trois. Sa liberté de femme avant tout ! Quand un rabat-joie lui faisait la remarque qu’une militante digne de ce nom s’exhibe en dansant, elle répondait : « If I can’t dance, I don’t want to be in your Revolution ». Belle leçon. Son indépendance d’esprit lui fera peindre la Révolution bolchévique sous les couleurs les plus noires. Corruption, gabegie, exécutions sommaires, emprisonnements arbitraires, toute-puissance de la Tcheka, pénurie délibérée, on connaît aujourd’hui tout cela. Un point positif : l’Armée rouge met un terme aux pogroms endémiques en Ukraine… Le tableau qu’elle rapportera de son « voyage d’étude » est proprement terrifiant. C’est un document de première main, et dont l’auteur, d’une pureté d’âme exemplaire, était entièrement acquise aux idées d’Octobre, idées trahies, non par le stalinisme, lequel ne sévirait que bien plus tard, mais dès 1919.

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