Allez voir Hannah Arendt, le dernier film de Margarethe von Trotta. Vous y trouverez matière à réflexion, notamment sur la célèbre controverse relative au procès Eichmann, mais aussi sur des sujets qui nous concernent aujourd’hui au premier chef.
Arendt est envoyée à Jérusalem par le New Yorker pour couvrir le procès qui s’ouvre le 11 avril 1961. Elle en suit une partie, puis rentre à New York. Le 31 mai 1962, après avoir fait appel de sa condamnation à mort, Eichmann est exécuté. Arendt publie en 1963 une suite d’articles pour le New Yorker, immédiatement suivis de la parution du livre Eichmann à Jérusalem. La polémique commence immédiatement, en partie suscitée par le sous-titre paradoxal de l’ouvrage : Un essai sur la banalité du mal.
Les reproches adressés à Arendt sont bien connus. Elle charge les conseils juifs (Judenräte), instances « officielles » des communautés juives, accusés d’avoir aggravé la situation par leur collaboration avec les autorités allemandes. Elle critique l’atmosphère du procès dont elle considère qu’il est plus politique que judiciaire : en particulier, elle s’en prend au procureur Gideon Hausner, qui n’est au fond pour elle qu’une marionnette du Premier ministre Ben Gourion, responsable de ce qu’elle considère comme une instrumentalisation politique du procès. Après avoir chargé les Judenräte, elle tient sur l’accusé des propos qui passeront difficilement dans le public juif : Eichmann ne serait pas motivé par la passion antisémite, mais par le devoir, par l’obligation d’obéir aux ordres du Führer, bref de respecter la légalité du Reich. Elle insiste aussi sur son incapacité de penser, de se mettre à la place de l’autre et d’opposer sa conscience à des ordres criminels.
La polémique est virulente. En 1966, quand le livre sera traduit en français, Le Nouvel Observateur titrera même : « Hannah Arendt est-elle nazie ? ». Elle aurait accusé les autorités juives, disculpé Eichmann qui ne serait pas le monstre que l’on imaginait (mais un organisateur méticuleux), et attaqué Israël pour l’organisation « politique » du procès. La question est bien entendu plus complexe.
Une de ses discussions épistolaires est publiée : elle l’oppose au célèbre spécialiste de la mystique juive, Gershom Scholem. Ce dernier lui reproche de manquer d’empathie et d’amour pour son peuple (Ahavat Israel). Elle lui répond qu’elle ne peut aimer aucun peuple, ni les Allemands, ni les Français ni les Américains, ni les Juifs. Elle ne peut aimer que ses amis, c’est plus fort qu’elle.
Avoir critiqué certaines autorités juives en considérant qu’elles auraient pu avoir agi différemment témoigne-t-il d’une indifférence au sort de son peuple (elle s’est toujours assumée juive) ? Se poser des questions sur l’instrumentalisation politique d’un procès tel que celui-là est-il tabou ? Et insister sur l’apparente normalité de ceux qui ont été les organisateurs zélés de la « solution finale » ne doit-il pas au contraire nous amener à être plus vigilants et à ne pas croire que nous serons immunisés contre le génocide en nous débarrassant de quelques monstres exceptionnels* ?
Aujourd’hui, face au durcissement des communautarismes, le mot « ami » n’acquiert-il pas une signification encore plus positive qu’ordinairement ? L’ami est celui avec qui se noue une relation intime d’humanité. Arendt n’aime que ses amis et n’arrive pas à aimer un peuple. Qui le lui reprochera ?
Mais au fond, il n’y a pas tellement de différence entre l’ami et le peuple. On n’aime pas vraiment sans être capable de critiquer. L’amour et la dévotion aveugles relèvent dans le meilleur des cas de l’amour fou, dans le pire de la bigoterie religieuse ou ethno-nationaliste. L’amitié suppose la bonne distance : on aime son ami, on lui est fidèle, et on connaît ses défauts. Ces défauts, les flatteurs les passent sous silence et les ennemis les exagèrent dans l’intention de nuire. Seul l’ami occupe le juste milieu, pour parler comme Aristote. Il aime et il critique, l’un par l’autre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas appliquer la même règle à l’amour que l’on peut porter à un peuple. Il y a moyen de réconcilier Arendt et Scholem. Et s’il est un peu tard pour eux, au moins cette polémique sur l’amitié et l’identité juive nous donne-t-elle à réfléchir.
* Depuis cinquante ans, la recherche a infirmé nombre d’affirmations d’Arendt. A ce sujet, je conseille la lecture du livre de Claude Klein, Le cas Eichmann vu de Jérusalem (éd. Gallimard).
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