L’attentat de Charlie Hebdo à Paris, le 7 janvier 2015, suivi de la tuerie à l’Hyper Cacher, porte de Vincennes, deux jours plus tard, ont suscité une mobilisation internationale sans précédent. Avec une condamnation unanime, mais à deux vitesses.
Si beaucoup de Belges dans la manifestation auront regretté une trop faible présence de ceux qui redoutent déjà -et à raison- les amalgames-, on ne peut que se réjouir de ces Européens d’origine musulmane qui n’ont, eux, pas hésité à dénoncer ces faits inqualifiables. Après l’attentat de Charlie Hebdo, le président de l’Exécutif des Musulmans de Belgique (EMB), Noureddine Smaili, a ainsi « condamné avec la plus grande fermeté cette atteinte à la vie, ainsi qu’à la liberté d’expression, qui est l’un des piliers de notre démocratie. (…) L’EMB appelle tous les acteurs musulmans de terrain (imams, représentants de mosquées, organisations, conseillers islamiques, professeurs de religion islamique…) à condamner fermement la violence et le terrorisme sous toutes leurs formes, et à prôner un discours pacifique et respectueux des valeurs démocratiques », a-t-il encore déclaré dans son communiqué. Avant « d’exhorter les citoyens à lutter contre tout amalgame entre les personnes qui commettent des actions terroristes en se revendiquant prétendument de l’Islam, et les citoyens de confession musulmane, qui rejettent fermement la violence et aspirent à vivre dans la paix et la tolérance ».ls étaient quelque trois millions à manifester dans les rues de France le dimanche 11 janvier 2015 pour défendre la liberté d’expression. Plus de 20.000 auront fait le déplacement à Bruxelles, plusieurs milliers en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, au Canada, et même sous la neige, en Russie… Une mobilisation sans précédent, après deux attentats d’une effroyable violence, faisant 17 morts (dont Charb, Wolinski, Cabu et Tignous, les plus grands noms de la caricature française) et laissant incrédule une grande partie du monde. « Bruxelles est Charlie », pouvait-on lire sur le panneau publicitaire géant de la place De Brouckère, tandis que les gouvernements internationaux condamnaient tour à tour ces actes barbares commis par trois djihadistes se revendiquant d’Al Qaida et de l’Etat islamique. La pièce Djihad d’Ismaël Saïdi, alors jouée depuis une semaine à Bruxelles, revenant sur le parcours de ces jeunes désœuvrés qui quittent leur pays pour la Syrie, en espérant trouver un sens à leur vie, ne pouvait trouver meilleure résonance.
Tandis que le comédien Jamel Debbouze sortait de son habituelle réserve dans une vidéo de 15 minutes diffusée sur internet, soulignant qu’« on peut descendre dans la rue pour défendre les valeurs de la République, même si on n’est pas d’accord avec les caricatures. Ça n’a strictement rien à voir », le maire travailliste de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, marocain de naissance, arrivé aux Pays-Bas à l’âge de 15 ans, a tenu lui aussi à exprimer sa colère, déclarant en direct à la télévision à ses coreligionnaires musulmans : « C’est incompréhensible que vous vous retourniez contre la liberté (…) Si vous n’aimez pas la liberté, au nom du ciel, faites vos bagages et partez » !
Prise de conscience
Au vu des foules scandalisées défilant dans le monde, on peut éternellement se demander pourquoi l’attentat du Musée juif de Belgique en mai dernier n’a pas suscité pareille indignation. Pourquoi aussi les attentats de l’école juive Ozar Hatorah à Toulouse hier et aujourd’hui de l’Hyper Cacher, porte de Vincennes, ne paraissent pas plus choquer que cela. Comme s’il était devenu presque normal de s’en prendre aux Juifs.
En août dernier, l’archevêque de Malines-Bruxelles, Monseigneur Léonard, le Grand Rabbin Guigui et le président de l’Exécutif des Musulmans de Belgique Noureddine Smaili condamnaient d’une seule voix « la violence perpétrée au nom de la foi ». « Il est tout à fait justifiable de craindre les implications de ces événements sur la sécurité du monde entier », estimaient-ils déjà dans un communiqué. « Beaucoup d’indices laissent présager que ces conflits ne resteront pas confinés aux régions dans lesquelles ils se déroulent. (…) Il ne s’agit point d’importer les problèmes de ces régions chez nous en Europe, mais d’essayer de contribuer à l’exportation de solutions. Aucune religion ne cautionnera la mise en péril de la stabilité, de la paix et de la cohésion entre les différentes constituantes de la société », ajoutaient-ils, car « rien ne peut justifier l’expulsion ou l’extermination des minorités ethniques, religieuses ou autres ». Et de lancer également « un appel solennel au respect de l’autre, indépendamment de sa croyance, sa race, sa couleur, son origine ethnique ou culturelle ».
Il est clair que l’attentat de Charlie Hebdo, en s’attaquant à une liberté aussi fondamentale que la liberté d’expression, a suscité une prise de conscience beaucoup plus large, bien au-delà des appartenances religieuses, laissant penser à chacun qu’il est aujourd’hui visé. Certains se seront peut-être même rendu compte le 11 janvier que les attentats de Toulouse et de Bruxelles n’étaient que les prémices de ce combat bien inégal entre ceux qui sont prêts à mourir au nom de leur foi et ceux qui se battent pour vivre, libres, quitte à en payer le prix.
On saluera la déclaration du Premier ministre socialiste français Manuel Valls « La France sans les Juifs ne serait pas la France » (http://www.cclj.be/article/3/6315), dans un discours courageux et réconfortant devant l’Assemblée nationale, le 15 janvier 2015, soulignant le caractère antisémite de la tuerie de l’Hyper Cacher. Un triste constat dont peu d’élus, en Belgique, trop préoccupés par des considérations électorales, osent se faire les dépositaires. Cela permettrait pourtant à bien des Belges, juifs de surcroit, d’entrevoir leur avenir en Belgique de façon sereine.
]]>