Je suis racisé, donc je suis !

La prise en compte des minorités est une nécessité démocratique, car la grandeur des sociétés se mesure notamment à la manière dont elles traitent leurs minorités. Toutefois, cette nécessité peut se transformer en piège infernal lorsqu’elle n’a qu’une seule et unique vocation : assigner aux groupes minoritaires une identité victimaire et faire de la majorité un coupable permanent.

Dans ce piège où l’identité induit les choix politiques des individus, il est essentiel que les « dominés » affirment leur identité, coûte que coûte. Désormais, c’est l’expression « en tant que » qui doit être utilisée. Ainsi, c’est en tant que membre d’une catégorie spécifique et minoritaire (noir, musulman, femme, gay, lesbienne…) que les individus doivent insister toujours davantage pour motiver leurs choix politiques.

Tout cela n’est pas sans conséquence en matière de lutte contre le racisme. Au nom des douleurs du passé, de l’esclavage à la colonisation et de l’échec de l’intégration de certaines minorités aux discriminations raciales, des mouvements antiracistes ont choisi de réinterpréter leur combat dans une politique identitaire réduisant les rapports sociaux à des rapports de domination. Cette nouvelle façon de voir le monde est également accompagnée d’une novlangue aussi étonnante que douteuse : les dominants, les dominés, les blancs, les racisés… On aurait tort de croire que cette novlangue ne serait que l’apanage des départements des Cultural studies (études culturelles) des universités américaines. Tous ces termes ont bel et bien traversé l’Atlantique pour s’installer confortablement dans les universités, les médias, le tissus associatif et même le monde politique.

Le ton a été donné en septembre dernier lorsque Rajae Maouane a commenté son élection à la coprésidence d’Ecolo sur le plateau du JT de la RTBF en se présentant comme « une jeune femme, racisée, d’un milieu modeste ». Le terme « racisé » devient alors un substantif. Il désigne moins la haine, les violences ou les discriminations dont peuvent être victimes des individus en raison de leur appartenance à un groupe, qu’un système structurant où le stigmate racial détermine la position sociale relative des personnes.

Le mot « racisé » renvoie donc à une identité victimaire fixe. On ne se fait pas « raciser » mais on est « racisé », et ce même lorsque, comme Rajae Maouane, on appartient à l’establishment politique en présidant une des principales forces politiques de Belgique et qu’à ce titre, on est doté d’un pouvoir et d’une autorité sans commune mesure pour former les gouvernements des différentes entités du pays. Un paradoxe qui mérite d’être questionné et qui illustre la faiblesse de cette notion. Par ailleurs, si les opinions politiques ne sont que l’expression de l’identité de l’individu, on entre alors dans un processus où toute critique devient une critique de l’individu. Il n’y a donc plus aucune discussion possible, surtout si cet individu est une victime de la domination occidentale.

Une dernière curiosité entoure cette politique identitaire. Elle flatte toutes les minorités sauf une : les Juifs. Même si ces derniers sont encore la cible de discours de haine suivis de passages à l’acte antisémite, ils ne sont pas acceptés au sein de la famille des « racisés ». En marquant leur attachement aux valeurs universels des Lumières, ils sont considérés comme les complices de la domination « blanche » exercée sur les « racisés ». Comme l’explique en des termes peu amènes Houria Bouteldja, la passionaria des Indigènes de la république, les Juifs sont « le bras armé de l’impérialisme occidental » (Les Blancs, les Juifs et nous, éd. La Fabrique, 2016). Assimilés aux dominants blancs, les Juifs ne peuvent donc être des « racisés ». Si cette rhétorique antisémite délirante doit devenir et l’alpha et l’oméga de l’antiracisme du 21e siècle, non seulement les Juifs ne quitteront jamais leur situation inconfortable mais ils risquent aussi de devenir les victimes des nouveaux damnés de la terre. 

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